Des images en liberté !

Bernard Sasia et Clémentine Yelnik récidivent ! Après le délicieux Robert sans Robert, ils nous plongent dans l’oeuvre de Mocky. Un film libre et vivant, un film de monteur et de montage, à découvrir sur ciné + à partir du 10 novembre.

Résumé : De démontage en remontage du cinéma de Mocky, le monteur réécrit sa propre histoire dans la société française de 1959 à nos jours.  Il imagine en Mocky un oncle idéal, se projette dans ses personnages et, ivre de sa liberté de créer dans l’ombre, réussit à déjouer un complot ourdi par L’Araignée qui tisse sa toile destructrice contre la mémoire vive du monde. Héros victorieux de son combat contre le formatage, il s’en va détourner d’autres planètes cinématographiques.

Rencontre avec Bernard Sasia et Clémentine Yelnik, réalisateurs

Bernard S.

J’ai rencontré Mocky dans un festival. Je ne connaissais pas bien les films de Mocky mais comme Robert Guédiguian, Mocky est un cinéaste indépendant qui a réalisé des films en dehors du système classique de production. Il a fait des films sans trop de contraintes et je trouvais ça attirant. Il a aussi une filmographie importante, plus de 60 films, et en tant que « re-monteur potentiel » de son œuvre, ça attisait ma curiosité.

Je me suis mis à regarder deux films par jour. Dans chaque film je découvrais qu’il y avait des perles et que l’ensemble racontait toute une époque.

Nous avons décidé avec Clémentine de poursuivre le principe de Robert sans robert, même si je n’ai aucune intimité avec Mocky. Je sentais qu’il avait quelque chose à faire pour parler d’un cinéaste en le démontant et le remontant. Je suis persuadé qu’on peut parler d’un cinéaste autrement que par une interview.

Dans Mocky sans Mocky, nous nous efforçons de faire parler l’œuvre. Et « l’œuvre » dans notre travail est une matière vivante.

Il s’agit bien d’un film de détournement. Avec Robert sans Robert je voulais parler du métier du monteur, là avec Mocky je voulais parler de la liberté. Actuellement on perd quelque chose dans le cinéma, il y a un formatage qui s’impose de plus en plus. Le cinéma de Mocky c’est un cinéma qui a une odeur, qui a du charme.

Clémentine Y.

Je pense que la voix de Bernard est essentielle dans le film. Il était hors de question de faire appel à un comédien. Il fallait comme dans Robert sans Robertque ce soit lui qui parle. La fantaisie de Bernard nous a amené l’idée de l’oncle (Mocky est l’oncle du narrateur dans le film) et c’est devenu un tremplin pour l’écriture. Cela a permis une intimité fictionnelle.

Bernard S.

Ce qui est incroyable c’est que les premiers spectateurs ont vraiment cru que c’était mon oncle ! Même des gens que je connaissais. On a du expliciter ce lien familial fictionnel.

Clémentine Y.

Si il y a voix off, le texte doit naître des images. Il faut laisser les images en liberté.

On ne voulait pas être pontifiant, c’est comme au théâtre moi ça me réjouis quand le spectateur est un peu frustré. Je préfère ça au fait qu’il soit repu. Il faut lui laisser la place de rêver. Le film va contre ce trop pleins. J’avais envie de travailler ces espaces où notre narrateur se tait.

Il y a un peu plus d’impertinence dansMocky sans Mocky. Bernard a décidé qu’il devenait quand il voulait un personnage du film. Quand il devient Aznavour ou une femme nue ou un autre, et c’est tout à fait possible. Alors que Mocky m’apparaissait comme un être un peu macho avant que je ne découvre ses films, j’ai eu beaucoup de plaisir à me rendre compte qu’il ouvrait des fenêtres sur le désir des femmes comme peu de cinéastes masculins l’ont fait. Une vraie surprise.

Bernard S.

Mocky s’est montré enthousiasme à l’idée et quand il a découvert le film pour la première fois il était très joyeux. Il a retrouvé son œuvre mais d’une manière différente et je crois que ça l’a beaucoup amusé.

 

Mocky sans Mocky à partir du 10 novembre sur ciné + classique.

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Encore une !

A chaque montage, sa méthodologie !

Première semaine d’un nouveau court-métrage de fiction, produit par NORTE et né sous une belle étoile (ARTE).

Je suis encore étonnée d’explorer une nouvelle manière de travailler. Je crois que pas un film ne pas fait trouver/chercher/inventer sa propre manière de le découvrir et de l’assembler. Quelle chance !

La méthodologie, ce n’est pas quelque chose que je prévois, c’est quelque chose auquel je m’ouvre. Et qui se met en place, quasiment malgré moi.

Entre le désir de la réalisatrice, le mien, les contraintes de la production et l’état de la matière (entièrement tournée ou pas, rentrée dans la machine ou pas, déjà partiellement explorée ou pas, par l’une, par l’autre, ou pas…), bref, on touille tout ça et bingo : on invente.

Pour cette nouvelle fois, la recette sera celle-ci :

  • Nous regardons les rushes avec G., en général le temps d’une grosse demie-journée. Plutôt l’après-midi. Pour être précise, on a instauré notre rendez-vous quotidien à 13h30, après avoir mangé (c’est drôle les habitudes qui se prennent sans qu’on les pense vraiment). Elle prends un thé, moi un café et zou.
  • On sort les beaux rapports de scripte et, une à une, on exhume du disque externe les séquences. Dans l’ordre chronologique du film. Nous regardons les prises cerclées. Je découvre le découpage, la mise en scène, les comédiens, G. parle un peu. Parfois nous rions des histoires de tournage que G. a l’art de bien raconter.
  • Nous faisons un choix de prise ensemble. Et dans ce choix de prises, nous précisons nos intuitions, ce qu’on y a vu, ce qui va nous servir et pourquoi. C’est à la fois précis : on sait quand une réplique ou un regard nous tape dans l’oeil, mais ça reste ouvert. On fait aussi un certain nombre de balisage de la matière sonore.
  • Je passe par des notes papiers. Aucune envie de pré-découper dans l’ordinateur les plans. En y réfléchissant, je vivrai l’intrusion d’une partie technique du travail à la fois comme une chose qui figerait les choix et aussi comme une entrave à ma manière de regarder. Je note donc sur des feuilles volantes les commentaires que l’on se fait sur chacune des prises. C’est plutôt très efficace. J’ai même trouvé une sorte de codification assez personnelle.
  • Le soir G. s’en va. Et moi le lendemain je monte ce qu’on a vu. Je prend en général la journée + une demie journée, et à 13h30 on recommence : visionnage de la suite. Puis montage pour moi, seule.
  • En trois demie-journée de visionnage on a tout regardé. Alterner visionnage et montage me permet de construire plus efficacement. Mardi prochain, le matin cette fois-ci (!), je présenterai à G. la v1 de son film. Environ 30 minutes. Ce sera aussi une découverte pour moi, car je m’interdis de trop revenir sur mon montage, j’avance.

Je monte d’après mes notes, respectant toutes les intentions de tournage et d’écriture. Je donne la chance à tout ce qui a été donné jusqu’à présent, pour se laisser surprendre, peut-être. Nous avons parfois le sentiment d’avoir une longueur d’avance sur la matière, mais je me garde bien d’aller trop vite, car le montage n’est pas le dérushage qui reste une vision morcelée, mais bien la découverte de ce que l’assemblage produit.

« Tout à coup, quelque chose se débloque, s’éclaire, s’ouvre… »

Monter avec son intuition ?

En novembre 2016, Nora Meziani et moi-même avons fait circuler un questionnaire à des monteuses et monteurs de LMA – Les Monteurs Associés (et à des fidèles lectrices-lecteurs du blog), au sujet de l’intuition dans le processus de montage en vue de la soirée mensuelle organisée par LMA.

Voici une sélection piochée parmi les 46 réponses à ce questionnaire.

Lien PDF :

selection-questionnaire-intuition

Lettre à celle qui m’a fait aimer les jump cut

Tu avais lu mon livre (cf : je n’aime pas les jump cut) et pourtant, toi qui les adore, tu m’as dit allons-y.

En douceur, tu m’as fait tailler les plans, les retailler, les re-retailler, et j’ai monté en jump cut.

J’ai fait des coupes garçonnes à tout tes plans. J’ai taillé des bonsaïs dans la jungle majestueuse de ta matière. J’ai haché-menu, méticuleusement, réduisant tes plans à ce rythme effréné qui nous « captive ».

Tu me disais :
– là ! Un zoom.
– là ! Deux secondes.
– là ! Ce geste.

Et j’ai coupé, coupé, coupé.

Je dois confesser que j’y vais encore en cachette par deux fois quand tu n’es pas là, le temps d’apprécier le bon coup de ciseau !

Je suis loin d’être une serial-coupeuse, mais j’ai pris de ton geste, de ton intention, de ta griffe, douce et perçante.

Monter sans (se) parler

Je fais.
Tu regardes.
Tu souris. Tu repars.

Je refais. J’avance. Je laisse en vrac.

Je reviens. Tu as touché. Découpé. Remonté. Testé.

Je regarde. Je comprends. Je reprends la main. Je continue.

Je te montre. Tu me dis ce que tu ressens.
J’écoute.

Je te parle. Je t’explique. J’invente. Je commente.
Tu me dis que ce n’est pas la peine de parler.

Ne parle pas. Fais.

Je ne parle plus. J’attrape tes commentaires au vol.
Je reprends le montage. Je me sens libre et pourtant dans ton sillage.
Tu es absente et pourtant présente.

Je t’appelle à nouveau (d’un sms !). Je fais play. Tu es là.
Tu reçois mes propositions, j’incorpore tes sensations.

Nous montons.
En silence.

Le perroquet qui bêche 

J’adore les obsessions des réalisateurs.

J. me parle depuis deux semaines du plan du « perroquet qui bêche ». Enfin nous l’avons trouvé !

Ce n’était pas qu’un souvenir de tournage. Le plan est super et il m’avait échappé au derushage.  Je crois que seul réalisateur peut avoir ce genre de petite intuition parfaite !

Ce sont des obsessions précieuses.

Tissage

Au fur et à mesure que je tisse le film, je tresse également une relation avec ma partenaire de travail : ma réalisatrice (du moment).

Nous venons de franchir cette semaine la double étape de :

  • On a la même idée au même moment.
  • On discute comme un vieux couple.

J’analyse.

Avoir la même idée au même moment arrive en général quand le film prend (enfin) la parole. Quand « il » est là, c’est à dire quand sa structure est éprouvé, qu’elle fonctionne bien même si elle boite encore, le film a voix au chapitre.

Le fait qu’il ait désormais une forme pose un cadre. Les idées sont donc prises dans un cours d’eau. Mais cela se passe aussi car nous nous connaissons bien dans le travail. Nous avons élaboré conjointement : je pose une brique, tu en poses une autre, et là nos mains se croisent sur la même brique. On a eu l’idée en même temps !

Le vieux couple ça me fait toujours beaucoup rire. Je sais que ma douce réalisatrice réagit toujours de la même manière sur un tout petit détail (en apparence) et ça ne manque pas. De même il se trouve que je résiste depuis le début à une idée toute simple, mais rien n’y fait. Alors parce qu’on a ri de tout ça, aujourd’hui on est allé contre nos élans respectifs.

C’était bien.

Mais je note que les résistances, les siennes et les miennes, sont quand même souvent significatives qu’il manque quelque chose à la proposition. Les résistances deviennent un outil de travail. Je les utilise comme telles. Si tu dis non c’est que quelque chose te gêne. Quoi ? Explique moi !

Les mains d’un autre

Quelle frustration ! Je ne peux pas réfléchir sans mes mains !

J’expérimente, dans le cadre d’un co-montage, la place d’à-côté. Celle qui consiste à regarder un monteur travailler et à parler. 

Tout comme la voiture à deux volants n’existe pas, le double clavier non plus. Et je m’aperçois que coupée de mes mains en train de faire, je ne peux plus réfléchir de ma façon habituelle. 

En temps normal, mon cerveau est connecté à la machine par l’intermédiaire de mes mains. 
Je fais ce que je pense. Et je pense ce que je fais. 

Là, le contact direct est coupé et ma pensée ne circule plus sur le mode manipulation – pensée – mouvement de la pensée – mouvement de la main. Mais juste mon regard et ma pensée. 

C’est la première fois que j’ai cette place, pour quelques heures heureusement. 

Et même si les échanges permettent l’élaboration, je ressens fortement la nécessité de toucher pour fabriquer.