« Tout à coup, quelque chose se débloque, s’éclaire, s’ouvre… »

Monter avec son intuition ?

En novembre 2016, Nora Meziani et moi-même avons fait circuler un questionnaire à des monteuses et monteurs de LMA – Les Monteurs Associés (et à des fidèles lectrices-lecteurs du blog), au sujet de l’intuition dans le processus de montage en vue de la soirée mensuelle organisée par LMA.

Voici une sélection piochée parmi les 46 réponses à ce questionnaire.

Lien PDF :

selection-questionnaire-intuition

Les roches

Erreur du correcteur orthographique ou faute de frappe ? Plusieurs échanges sms où nous nous parlons « des roches ». 

« J’ai branché le disque dur et copié les roches dedans ». 

Les rushes deviennent des pierres, des cailloux, de la roche, de la matière solide et ancienne. C’est assez vrai pour ce projet dont les images ont parfois 14 ans.

Monter des roches moi ça me plait bien. J’adopte. 

Le perroquet qui bêche 

J’adore les obsessions des réalisateurs.

J. me parle depuis deux semaines du plan du « perroquet qui bêche ». Enfin nous l’avons trouvé !

Ce n’était pas qu’un souvenir de tournage. Le plan est super et il m’avait échappé au derushage.  Je crois que seul réalisateur peut avoir ce genre de petite intuition parfaite !

Ce sont des obsessions précieuses.

Lover dose

On m’a souvent dit que je ne parlais pas assez ici des choses qui fâchent. Des moments où on n’en a vraiment marre. Des mauvaises expériences. Cela est aussi du à mon tempérament profondément positif et amoureux du travail.

Pourtant, je l’avoue, je vais parfois en trainant les pattes à un visionnage de travail. « Oh non !!!! revoir encore tout le film ! » « je n’en peux plus, je ne vois plus rien » « je le connais par coeur et plus que par coeur » « j’en suis écoeuré » c’est trop.

J’appréhende ce moment où je vais encore chanter intérieurement le texte, quasiment inscrit dans mon corps puisque je vais même jusqu’à mimer les postures ou les sourires des personnages. Où je vais encore m’énerver de telle séquence encore bancale, ou de tel conflit d’opinion avec le réalisateur. Le film est loin de ne plus rien me faire, en réalité il me fait trop ! Il y a trop de hors champ du travail qui vient me parasiter et une lassitude à voir toujours les mêmes images…. pfffff…. revoir…. revoir…. re re re voir…..

Pourtant, c’est à ce moment précis que la magie opère. La magie du travail, la magie du film. Car le voilà qui m’emporte une millième fois, me révélant encore des nouveautés. Comment est-ce possible ? Je n’en sais rien.

Me voilà à nouveau prise et éprise et dans le désir. Alors que je croyais que tout était terminé entre nous, entre ce film qui résiste et moi. Et bien non.

C’est lover dose.

Les mains dans le cambouis

J’aime bien cette expression.

On est là, et on y plonge les mains. On démonte et on remonte, comme on le ferait avec un engin composé d’une centaine de petites et grandes pièces à assembler, à visser, à emboiter, à comprendre, sans mode d’emploi (!) pour sortir le prototype, qui doit marcher sans qu’on en connaisse vraiment ni la fonction ni la forme finale !

Le cambouis est gras, il colle aux mains, mais il permet aussi de mieux faire glisser. Attention à ne pas s’essuyer le front avec les mains toutes noires !

On se transforme en mécano de la général et on y va…

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Des ronds dans des carrés

Est-ce que vous aussi parfois vous essayez de faire rentrer des ronds dans des carrés ?

Exemple : j’ai envie de placer un plan qu’aime beaucoup ma réalisatrice mais celui-ci m’oblige à avoir un second plan (dit de coupe) pour durer le temps de la musique. Et ça m’énerve de mettre un plan pour mettre un plan parce que ça se répercute sur la séquence suivante qui devient toute molle.

Me voilà qui m’obstine et m’arrache les cheveux alors que j’ai un autre plan, qui raconte la même chose et que je trouve personnellement plus enclin à l’émotion, mais que n’aime pas la réalisatrice.

Je crois que là ce n’est plus elle ou moi mais bien le film qui va décider.

C’est ça que j’appelle les ronds dans les carrés. Mon plan a la bonne forme pour l’emplacement qui lui est attribué. Il rentre et pas l’autre. Une prochaine fois ce sera l’inverse.

Finalement, le montage, un jeu d’enfant ?

Le chouïa

Connaissez-vous le chouïa qui change tout ?

– Il faudrait que tu mettes une pause, là. Un chouïa.

Je coupe au rasoir, je décale dudit chouïa, 3 images. Et oui. Ça change beaucoup la perception, en l’occurrence on entend mieux le texte.

Un peu plus tard….

– Tu peux ralentir le plan ? Un chaouïa…

Je suis septique. Clic droit, 90% de ralenti. Le plan passe d’une durée de 2 secondes 11 à 2 secondes 24 et oui. C’est vraiment différent.

Le chouïa, il faut le voir pour le croire.

L’art de la guillotine

Trois séquences sont passées sur l’échafaud cet après-midi.
Le couperet est tombé.
Ce fût net et précis.
Sélection des plans à l’aide d’un clic maintenu et flèche de suppression.
Une collure virtuelle tout à fait invisible pour ressouder l’ensemble.
Plus de trace. Plus rien. La guillotine a fait son oeuvre.
Cut !
Trois séquences au panier.
1 seconde pour chacune des 3 manipulations.
Cruel.
Me voilà donc bourreau des rushes. Imperturbable. Dans la certitude et la précision du geste.
Poubelle, poubelle, poubelle.

 

L’expression « L’art de la guillotine » vient du site « Art of the guillotine » AOTG

Plouf !

Délester le film de son poids superflu… me voilà qui jette par dessus bord ce qui pesait… parfois un plan, parfois une séquence… plouf !

J’enlève parce que ce n’est pas assez fort ou pas aussi fort que le reste. J’enlève parce que le film l’a déjà dit ou l’a déjà montré. J’enlève parce qu’on est les seules à comprendre le plan ou la séquence. J’enlève parce que c’est opaque. J’enlève parce que « sans » ça marche mieux. J’enlève parce que je veux que deux séquences se percutent sans transition. J’enlève pour voir. J’enlève pour respirer.

J’ai conscience que ce que j’enlève ici (aussi petit détail soit-il) aura un impact là-bas… plus loin dans le film. Voir même dans la perception générale du film.

Faire ces coupes transforme le film dans son ensemble. Ma pensée n’est donc centrée sur les coupes, elle embrasse le film entier. Le fait d’avoir façonné entièrement cette structure me permet d’en sentir maintenant toutes les articulations et les jeux de bascule. Les impacts. Les déséquilibres ou rééquilibres.

Et quand j’enlève, je rajoute aussi ! Parce qu’ôter génère de nouveau besoin, de nouvelles envies. Des rushes apparaissent soudain à la surface. Avec un naturel déroutant. Je les remonte de l’eau, je les contemple et je les place. Ils avaient leur place… mais ils ont attendu tout ce temps pour se pointer !

Me voilà donc navigatrice dans des eaux riches et bienheureuses…

Nouveau souffle. Nouveau film.

On enlève l’échafaudage

C’est marrant cette étape du travail où l’on enlève « l’échafaudage ». Où l’on fait tomber les plans qui étaient là comme des piliers de soutien à la structure.

Maintenant que le film se tient debout dans son ensemble, (en partie grâce ces plans), on peut les retirer.

C’est un peu comme le jeu des mikados. Parfois ça tangue trop, alors on les remet. Mais peut-être moins longs ou coupés différemment.

On enlève, on retire, pour mieux donner à voir ce qui le plus précieux, le plus unique, le plus singulier, que chaque plan soit « signifiant » et à sa bonne place.