Tissage

Au fur et à mesure que je tisse le film, je tresse également une relation avec ma partenaire de travail : ma réalisatrice (du moment).

Nous venons de franchir cette semaine la double étape de :

  • On a la même idée au même moment.
  • On discute comme un vieux couple.

J’analyse.

Avoir la même idée au même moment arrive en général quand le film prend (enfin) la parole. Quand « il » est là, c’est à dire quand sa structure est éprouvé, qu’elle fonctionne bien même si elle boite encore, le film a voix au chapitre.

Le fait qu’il ait désormais une forme pose un cadre. Les idées sont donc prises dans un cours d’eau. Mais cela se passe aussi car nous nous connaissons bien dans le travail. Nous avons élaboré conjointement : je pose une brique, tu en poses une autre, et là nos mains se croisent sur la même brique. On a eu l’idée en même temps !

Le vieux couple ça me fait toujours beaucoup rire. Je sais que ma douce réalisatrice réagit toujours de la même manière sur un tout petit détail (en apparence) et ça ne manque pas. De même il se trouve que je résiste depuis le début à une idée toute simple, mais rien n’y fait. Alors parce qu’on a ri de tout ça, aujourd’hui on est allé contre nos élans respectifs.

C’était bien.

Mais je note que les résistances, les siennes et les miennes, sont quand même souvent significatives qu’il manque quelque chose à la proposition. Les résistances deviennent un outil de travail. Je les utilise comme telles. Si tu dis non c’est que quelque chose te gêne. Quoi ? Explique moi !

Les problèmes de maths de mon enfance

Ah ! Que c’est énervant quand on cale sur l’assemblage de quelques plans entre deux séquences. On a beau y passer plusieurs heures, ça résiste. Rien y fait. On ne « trouve » pas.

Pourtant j’essaie plusieurs pistes. Mais c’est soit trop explicite. Soit trop narratif. Soit trop ennuyeux, mou, décevant. Pas à la hauteur. Pas dans la rythmique. Dénué de sens. Trop cut. Bref. Ça ne va pas.

Ce qu’on veut nous c’est un pont. Quelque chose qui clôt et quelque chose qui redonne l’impulsion d’un départ. Peut être est-ce cela qui est incompatible ? Peut être faut-il chercher plus d’ellipse ? De rupture ? Peut être que le son pourrait nous aider ?

Et bien tant pis. On va faire comme avec les devoirs de mathématiques. On va sauter et y revenir plus tard.

Je laisse volontairement un beau trou dans le montage. On y reviendra plus tard. Nourries du prochain travail plus en amont du film.

Ce n’est pas le moment pour ce passage. Ça viendra.

Mais voilà que, sur mon trajet du retour dans le métro, mon esprit s’obstine. Ça cogite. Ça assemble, ça analyse. À distance, je monte virtuellement dans ma tête. On dirait le processeur d’un ordinateur qui effectuerait tri, recherche et simulation.

Et paf ! Quelque chose surgit. Une idée. Beaucoup plus simple que tout ce qui avait été exploré.

A tester. Demain.

Je peux dormir sur mes deux oreilles. J’ai quand même une piste !

La chaussette

Aujourd’hui nous avons retroussé le film comme une chaussette.

La fin devenant le début, on a re-monté intégralement le film à l’envers, l’ancien début devenant la fin. Une chaussette retournée, qui donne d’ailleurs son nom à la séquence : « montage v3 04/02/2014 – la chaussette ».

Le film étant une boucle saisonnière, on peut y entrer par différents endroits : l’hiver, l’automne, le printemps ou l’été. Et il est évident que ça colore très différemment les séquences qu’elles se trouvent au début, au milieu ou à la fin. Ça change l’introduction des personnages, la postions des entretiens, etc…

Alors comme on n’était pas tout à fait d’accord entre nous, on est parti dans les deux hypothèses : la mienne terminant par l’été, la sienne le plaçant au début du film. Nous reste à regarder.

Mais quelque chose me dit qu’au final ce ne sera ni l’une ni l’autre. Certainement une troisième voie que l’on ne perçoit pas encore.

Nous sommes en plein chemin. Et c’est sur cette route que se trouve le bon sens de la chaussette, qui risque tout aussi bien de se transformer en écharpe ! Continuons les reprises et le tressage. Tant que la laine est belle…

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Le puzzle à 1000 pièces

« C’est ça la richesse du langage du cinéma, c’est comme dans la poésie où tu re-motives les mots. » me dit-elle.

Les bières d’après le travail… On analyse… On décompresse… On se rassure après s’être découragées… Parce que plus rien n’avait de sens.

Quand le puzzle à 1000 pièces est à nouveau en vrac sur le tapis, c’est un peu la panique. Alors je reprends la technique de mon papa : « tu commences par les coins et les bords ».

Tentative d’une structure, même approximative. Pour éprouver une trajectoire, et voir autre chose qu’une forme éclatée. Ça fonctionne. Nous voilà reparties. Dans une architecture qui cherche encore ses fondations : début – cœur de film – fin.

Magritte - Key To The Fields

Je ne fais jamais d’ours (ou presque)

Nous venons de reprendre le montage du 90 minutes avec Anaelle.
(Nous avons pris l’habitude de travailler avec des pauses en raison de nos diverses activités à toutes les deux).

Récemment le film a obtenu l’aide au développement renforcé du CNC ce qui fût une grande joie.

Après le derushage (trois semaines) nous avions fait un grand tableau papier résumant les séquences clés, les lieux, les personnages, etc…

Nous avons ensuite travaillé, pendant trois semaines également, au pré-montage de séquences, dans un ordre aléatoire (celui de nos envies au jour le jour) et sans les assembler. Nous les avons travaillées de manière indépendante. Certaines se montaient très rapidement, d’autres étaient plus longues. On a volontairement monté large.

Nous en sommes donc désormais aux sélections dans les entretiens (nous y consacrerons deux semaines). D’ici fin décembre une grande partie de notre matière aura fait l’objet d’une première mise en forme.

Alors qu’on avait parlé d’assembler tout cela dans un ordre à peu près cohérent pour visionner et se rendre compte, aujourd’hui en déjeunant on s’est dit que ni l’une ni l’autre, on ne croyait à cela.

Nous prendrons donc une séquence comme point de départ, et nous ferons un maillage à partir de ce point d’entrée dans le film. Peu importe que cette séquence soit au début, au milieu ou à la fin, nous répondrons à la question suivante : qu’a-t-on envie de voir avant ? Et qu’a-t-on envie de voir après ?

On va tendre des fils, accrocher, marier, tirer des cordes, monter des passerelles, tricoter tout cela. Et voir se dessiner le film sous nous yeux. Nous travaillerons à trois. Elle, moi, les images.

Je remarque alors que je n’ai quasiment jamais monté en faisant des « ours » (première version de montage très grossière) et encore moins en faisant des BAB (« bout à bout » qui est un collage des plans dans l’ordre sans intention autre que celle de monter le premier découpage).

J’ai besoin d’élaborer même si je fais et je défais. Pour moi, le montage ne supporte pas l’approximation, même sur une étape de travail.

La seule fois où j’ai visionné un bout à bout c’était pour le film d’Hélène Joly. Un court-métrage de fiction dont j’ai parlé ici. Hélène avait ce besoin de voir son pré-film comme elle se l’était fait dans sa tête. Bien incapable de le réaliser moi-même (c’est dire), je l’avais demandé à un assistant. Et puis je l’ai regardé une fois. J’y ai vu tout le potentiel du film. C’est à dire qu’il ressortait les plans les plus forts (mais avais-je besoin de ça pour les voir, non !). Après je l’ai vite mis aux oubliettes pour parler directement à mes petites plans. Les sentir sous mes mains. Les regarder avec l’ouverture nécessaire pour imaginer de nouveaux collages. Et c’est cela que nous avons fait, nous avons écrit librement.

C’est certainement un peu comme en littérature. Il y a ceux qui font des brouillons et qui repartent à zéro, et ceux qui démarrent d’un coup et qui vont corriger et re corriger au gré du temps.

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Montage – en cours

Quand je l’ai rencontrée, elle n’avait qu’un mot à la bouche : « ambiance ». Et moi je lui disais toujours, mais « ambiance » c’est quoi ? Est-ce qu’on fait un film seulement sur de l' »ambiance » ? J’avais un peu peur.

Et puis on a regardé ses rushes. Et ce qui m’a frappée c’est l’émotion qui s’en dégageait. C’est rare de voir autant d’émotion à l’état brut dans des rushes. Et dans de nombreuses journées de tournage qui s’enchaînent sur les timelines de la table de montage.

Souvent cette émotion on la construit justement par le montage. Dans ses rushes il y avait déjà beaucoup de choses qui pré-existaient au montage.

A l’image de ces moments où musique et image sont déjà « montées » par la captation du réel.

Elle filme et monte autant avec ses yeux qu’avec ses oreilles. Et personne ne voudra croire que cette musique, ce son, c’est du IN. Et pourtant. C’est quasiment in-montable.

Elle filme dans le temps. Dans les longueurs. Dans les silences et dans les gestes. Dans les visages aussi. Et surtout dans les échanges.

Je crois qu’au fond c’est cela qui l’anime : filmer les liens, les relations, plus qu’une personne ou qu’un « personnage ».

Pour elle, rendre compte du lieu c’est rende compte des liens. Aussi on se fiche de voir plusieurs fois Bénédicte ou Claire ou Dédé, comme de connaître leur maladie, puisque ce qui compte c’est leur présence à cet instant T et ce qui se passe entre eux. La parole des patients de la clinique est d’ailleurs quasiment toujours collective.

Plus qu’une narration traditionnelle, elle cherche la pulsation, le rythme, et sans s’en rendre compte je pense, elle nous place à l’intérieur. Je serai garante de la structure finale. Et je me demande bien comment tout cela va s’articuler, sans avoir aucun doute.

C’est étonnant car au fond le discours se construit « tout seul ». Si on essaye d’imposer quelque chose cela ne marche pas. Ce sont les présences et les alchimies entre le fond et la forme qui construisent et qui nous guident. Et tout s’intercale, se nourrit, se complète.

C’est une contemplation toujours active puisque ce qui lui plait c’est le processus. Processus de travail, mouvement de la nature, jeux des enfants, déambulations.

Le film sera certainement un long fil d’Ariane (nom d’un personnage du film), léger, aérien, musical, flottant, jamais rompu.

Enfin, ses rushes sont à la fois faciles, fascinants et très difficiles – épuisants. On a du mal à tenir les longues journées compte tenu de leur densité : cinématographique et surtout émotionnelle. Le contenu et l’aspect distillé est parfois éreintant. C’est un travail de longue haleine mais on avance bien et dans les temps.

Les limites de la machine et le retour au papier

Pour la première fois j’expérimente le travail sur un tableau. Je veux dire un grand tableau, comme un tableau d’école.

Cela m’intéresse d’ailleurs de croiser nos pratiques si d’autres monteurs l’utilisent. Pourquoi ? Comment ?

Devant l’immensité de la matière sur le documentaire d’Anaelle Godard (70h de rushes, 10 entretiens…), je ne vois qu’une solution pour donner un peu de concret à tout ça, et faire un bilan du derushage : coller des post-it.

Une manière d’inscrire les choses et de pouvoir regarder un ensemble.

Faire le bilan des séquences clés. Étudier nos points d’accords et de désaccords. Analyser nos sensations.

Les jaunes pour les séquences « en béton armé », les roses pour les entretiens, les verts pour les séquences secondaires ou de transitions.

Puis on reclasse tout à la fin par grandes catégories : lieux / personnages / déambulations / événements.

Ainsi on colle et on décolle. On insert. On coupe. On remplace. Et on parle… Une répétition générale en quelque sorte.

Note pour plus tard : il faudrait interroger les monteurs sur l’utilisation des outils secondaires que sont le papier, les cahiers, les tableaux, les colonnes, les stabilos, les transcriptions… Quid des différentes méthodologies de travail ? Et pour quels projets ?

Constellation

Parlons structure. Architecture d’un film. Son squelette. Son ossature. Sa trame. Sa colonne vertébrale.

Son trajet, d’un point A à un point B, a-t-il forcément la forme d’un trait continu ?

A quoi ressemble la structure d’un film qui n’obéit pas à une narration chronologique ? A une narration qui ne serait pas basée sur un ou des événements ?

Le film d’Anaelle est pensé comme une constellation. Il y a de nombreuses séquences, d’importance et de tailles variées. Mais elles sont toutes connectées entre elles. Elles se croisent et brillent ensemble.

Pour le film sur les bijoux j’avais imaginé une structure en forme de tresse. Trois narrations tissées les unes avec les autres à la manière d’une épaisse tresse de cheveux.

Milena dans son entretien me disait que son film avait une structure en forme de spirale. On tourne autour d’un personnage central, et le cercle s’agrandi de plus en plus.

Pourrait-on aussi imaginer une structure dont les rouages seraient des motifs collés les uns aux autres comme dans un patchwork ? Une forme d’étoile ? chacune des branches serait un personnage ?

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