L’idéal

ANDREÏ TARKOVSKI

(…) montrer le moins possible, pour que, de ce moins, le spectateur puisse se faire lui-même une idée du « tout » (…) le principal n’est plus le détail mais ce qui est caché ! (…) Nous devons viser la simplicité. Le plus simple et le plus profond possible : plus c’est simple, plus c’est profond. Tout doit être simple, libre, naturel, sans fausse tension. C’est ça l’idéal.

(« Journal », 1973)

Mets nous Carmen !

En entrant dans la salle de montage ce matin, j’ai vu une note que je m’étais laissée vendredi soir, écrite en grosses lettres sur une feuille à petits carreaux et elle m’a bien fait rire : « mets nous Carmen après statue, les steppes + le cadeau ». J’avais l’étrange et douce impression que c’était le film qui m’avait laissé ce message pendant le week-end. Le film qui se mettait à me parler d’une manière tendre et familière, bah oui ! tiens. Je vais vous mettre du Carmen ! Vos désirs sont des ordres… Le film me parle… c’est génial !

(en réalité c’était une phrase issue du film qui me servait de référence pour nommer la séquence, je ne pensais pas à l’effet comique que procurerai la relecture).

Le chouïa

Connaissez-vous le chouïa qui change tout ?

– Il faudrait que tu mettes une pause, là. Un chouïa.

Je coupe au rasoir, je décale dudit chouïa, 3 images. Et oui. Ça change beaucoup la perception, en l’occurrence on entend mieux le texte.

Un peu plus tard….

– Tu peux ralentir le plan ? Un chaouïa…

Je suis septique. Clic droit, 90% de ralenti. Le plan passe d’une durée de 2 secondes 11 à 2 secondes 24 et oui. C’est vraiment différent.

Le chouïa, il faut le voir pour le croire.

L’art de la guillotine

Trois séquences sont passées sur l’échafaud cet après-midi.
Le couperet est tombé.
Ce fût net et précis.
Sélection des plans à l’aide d’un clic maintenu et flèche de suppression.
Une collure virtuelle tout à fait invisible pour ressouder l’ensemble.
Plus de trace. Plus rien. La guillotine a fait son oeuvre.
Cut !
Trois séquences au panier.
1 seconde pour chacune des 3 manipulations.
Cruel.
Me voilà donc bourreau des rushes. Imperturbable. Dans la certitude et la précision du geste.
Poubelle, poubelle, poubelle.

 

L’expression « L’art de la guillotine » vient du site « Art of the guillotine » AOTG

Plouf !

Délester le film de son poids superflu… me voilà qui jette par dessus bord ce qui pesait… parfois un plan, parfois une séquence… plouf !

J’enlève parce que ce n’est pas assez fort ou pas aussi fort que le reste. J’enlève parce que le film l’a déjà dit ou l’a déjà montré. J’enlève parce qu’on est les seules à comprendre le plan ou la séquence. J’enlève parce que c’est opaque. J’enlève parce que « sans » ça marche mieux. J’enlève parce que je veux que deux séquences se percutent sans transition. J’enlève pour voir. J’enlève pour respirer.

J’ai conscience que ce que j’enlève ici (aussi petit détail soit-il) aura un impact là-bas… plus loin dans le film. Voir même dans la perception générale du film.

Faire ces coupes transforme le film dans son ensemble. Ma pensée n’est donc centrée sur les coupes, elle embrasse le film entier. Le fait d’avoir façonné entièrement cette structure me permet d’en sentir maintenant toutes les articulations et les jeux de bascule. Les impacts. Les déséquilibres ou rééquilibres.

Et quand j’enlève, je rajoute aussi ! Parce qu’ôter génère de nouveau besoin, de nouvelles envies. Des rushes apparaissent soudain à la surface. Avec un naturel déroutant. Je les remonte de l’eau, je les contemple et je les place. Ils avaient leur place… mais ils ont attendu tout ce temps pour se pointer !

Me voilà donc navigatrice dans des eaux riches et bienheureuses…

Nouveau souffle. Nouveau film.