On enlève l’échafaudage

C’est marrant cette étape du travail où l’on enlève « l’échafaudage ». Où l’on fait tomber les plans qui étaient là comme des piliers de soutien à la structure.

Maintenant que le film se tient debout dans son ensemble, (en partie grâce ces plans), on peut les retirer.

C’est un peu comme le jeu des mikados. Parfois ça tangue trop, alors on les remet. Mais peut-être moins longs ou coupés différemment.

On enlève, on retire, pour mieux donner à voir ce qui le plus précieux, le plus unique, le plus singulier, que chaque plan soit « signifiant » et à sa bonne place.

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Le cimetière

Et si on faisait un cimetière ?

Un cimetière de beaux plans, de plans rejetés, de plans qui n’ont pas trouvés leur place, de plans qui seront d’éternels regrets ?

Une timeline sur laquelle on les déposerait avec respect et affection. Une timeline qui nous aiderait au deuil. Une timeline qui les empêcherait de tomber dans l’oubli définitif de la salle de montage.

« Pas assez fort, trop ressemblant, trop etrange, trop nombreux… » Les plans meurent. Ils ne sont pas montés. Et pourtant on les a aimé, on les a regardé, on les a désiré, on les a intégré au film avant de les faire sortir…. Certains ont ressuscité, d’autres sont mort plusieurs fois. Ça va, ça vient, c’est remis en question, repêché de dernière minute à la veille d’un visionnage.

Est-ce qu’un cimetière aiderait à mettre un peu de distance, et à lâcher plus facilement ?

Il m’arrive de faire des timelines que j’appelle « catalogue » dans lesquelles je range les plans en attente de trouver leur bonne place dans le récit. On s’y réfère. C’est rassurant de les savoir là, pas loin, presque montés mais pas encore…

Quand la fin du montage approche ces catalogues ressemblent de plus en plus à des cimetières dans lesquelles on vient s’assurer que vraiment non, pour une raison à chaque fois bien identifiée, ils ne feront pas parti du film.

« Plus long sur le chat dans la brume »

Nous enchaînons les visionnages de travail en ce moment. Un 90 minutes qui en fait 120 pour l’instant. Chaque vision est précieuse. Il ne faut ni s’user, ni s’économiser de trop.

À chaque projection on note rapidement pendant le film toutes les petites (ou grandes) choses à retravailler. On n’arrête jamais le déroulé du film pour en percevoir l’aspect rythmique et global.

Ces notes de travail, rapidement griffonnées, n’ont de sens et d’intérêt que pour la personne qui les prends et qui retravaille dans la foulée. Quelques jours plus tard, elle deviennent vide de sens, totalement incompréhensibles.

Ce soir leur étrangeté m’apparaît. Aussi, j’ai eu envie de les recopier ici, pour ce qu’elles ont d’unique et d’absconse.

Visionnage du 17 juin 2014

– plan de suivi des chevaux, en prendre un autre. Celui des sous bois ensoleillé ?
– fondu Olivier avant carton à faire
– flûte qui traine sous Leila ??!
– plan tracteur ? Trop court ? En trop ? Mix trop fort ?
– remplacer séquence 15 août par rail + piano + Aulde
– « décembre » couper le plan après
– plus long sur le chat dans la brume
– « atelier » couper là
– « mode de fonctionnement » couper ici
– coller le off sous Jaques
– « ça va de soi » en off
– mixer le son des deux espaces
– basculer l’enfant après Mathias
– lecture feuille de jour à rallonger + amorcer la parole
– juste le plan de Claude ?
– Clara : revenir à l’ancienne version
– bordel de son sous Renaud
– « tout seul » mixage
– « prend-le » plus long
– décaler le son du piano
– séquence neige à la poubelle
– plus long sur vélo
– le cèdre plus tôt
– baisser le son cadeau
– voix plus rapide sous cheval

Précieux silence

Le silence est une des matières du montage.

On monte le silence.

Jamais de vide, de trou, mais bien du silence, choisi, monté, assez souvent re-créé de toutes pièces.

Du silence pour faire une pause, du silence pour respirer, du silence pour mieux entendre.

Parfois je fabrique du silence. Parfois j’invente des silences. Parfois j’en enlève simplement.

Me voilà petite ouvrière, petite couturière, à rapiécer des morceaux de silence pour en former un plus grand. Je le couds, le compose, en lui créant de petits événements sonores. Parfois je fais se terminer le vent pour laisser la place au silence de fin de journée. Parfois je ferme les yeux pour comparer plusieurs silences.

J’aimerai souvent avoir pleins de silence à ma disposition. Mais le silence est capricieux. Il n’est jamais le même. Et il n’est que très rarement silencieux ! Il nous arrive souvent de remplacer un silence qui ne s’entend pas assez. Car le silence c’est aussi une sensation, il doit donc « s’entendre ». Drôle de paradoxe.

Parfois j’en met trop, parfois je suis flemmarde et je recopie des morceaux pour faire des boucles. Puis je regrette et repars à la pêche. La pêche au silence.

Petite fabrique du temps suspendu.