L’impossible vision

Quelle étrange sensation de regarder un film qu’on a monté !

Que ce soit lors d’une projection, lors d’une diffusion ou bien des années plus tard, le hors champ persiste.

Je parle du hors champ du travail. Celui qu’on est le seul à connaître.

Toute l’histoire du film en salle de montage qui défile dans nos têtes en même temps que le film lui-même.

Pour chaque coupe, on sait ce qui l’a motivée, et même souvent on se souvient des alternatives. Pendant que le film se déroule, nous reviennent les discussions plus ou moins animées, les regrets, les batailles. Les abandons.

Le film défile en plusieurs dimensions pour nous : celle de l’écran et celle de son histoire. Chaque plan a sa raison d’être et on le sait. Il nous le raconte. Mais personne d’autre ne le voit. En tout cas pas de cette manière.

Cela n’empêche pas les émotions. Heureusement. Mais le film ne nous devient malheureusement jamais « étranger ». Mais il arrive qu’il nous surprenne et ça, j’adore.

Montage – en cours

Quand je l’ai rencontrée, elle n’avait qu’un mot à la bouche : « ambiance ». Et moi je lui disais toujours, mais « ambiance » c’est quoi ? Est-ce qu’on fait un film seulement sur de l' »ambiance » ? J’avais un peu peur.

Et puis on a regardé ses rushes. Et ce qui m’a frappée c’est l’émotion qui s’en dégageait. C’est rare de voir autant d’émotion à l’état brut dans des rushes. Et dans de nombreuses journées de tournage qui s’enchaînent sur les timelines de la table de montage.

Souvent cette émotion on la construit justement par le montage. Dans ses rushes il y avait déjà beaucoup de choses qui pré-existaient au montage.

A l’image de ces moments où musique et image sont déjà « montées » par la captation du réel.

Elle filme et monte autant avec ses yeux qu’avec ses oreilles. Et personne ne voudra croire que cette musique, ce son, c’est du IN. Et pourtant. C’est quasiment in-montable.

Elle filme dans le temps. Dans les longueurs. Dans les silences et dans les gestes. Dans les visages aussi. Et surtout dans les échanges.

Je crois qu’au fond c’est cela qui l’anime : filmer les liens, les relations, plus qu’une personne ou qu’un « personnage ».

Pour elle, rendre compte du lieu c’est rende compte des liens. Aussi on se fiche de voir plusieurs fois Bénédicte ou Claire ou Dédé, comme de connaître leur maladie, puisque ce qui compte c’est leur présence à cet instant T et ce qui se passe entre eux. La parole des patients de la clinique est d’ailleurs quasiment toujours collective.

Plus qu’une narration traditionnelle, elle cherche la pulsation, le rythme, et sans s’en rendre compte je pense, elle nous place à l’intérieur. Je serai garante de la structure finale. Et je me demande bien comment tout cela va s’articuler, sans avoir aucun doute.

C’est étonnant car au fond le discours se construit « tout seul ». Si on essaye d’imposer quelque chose cela ne marche pas. Ce sont les présences et les alchimies entre le fond et la forme qui construisent et qui nous guident. Et tout s’intercale, se nourrit, se complète.

C’est une contemplation toujours active puisque ce qui lui plait c’est le processus. Processus de travail, mouvement de la nature, jeux des enfants, déambulations.

Le film sera certainement un long fil d’Ariane (nom d’un personnage du film), léger, aérien, musical, flottant, jamais rompu.

Enfin, ses rushes sont à la fois faciles, fascinants et très difficiles – épuisants. On a du mal à tenir les longues journées compte tenu de leur densité : cinématographique et surtout émotionnelle. Le contenu et l’aspect distillé est parfois éreintant. C’est un travail de longue haleine mais on avance bien et dans les temps.

Eric Pauwels

« Il faut dire qu’au départ, au tout départ du film, lorsque je démarre le montage avec Rudi Maerten – et c’est important de dire que c’est un ami avec qui j’ai travaillé pendant plus de vingt ans – (…) j’embarque Rudy et la station de montage. Ce qui n’était pas possible avant avec une table de montage 16mm qui pesait des centaines de kilos. On ne pouvait pas déménager une salle de montage de cinéma ou très difficilement. On peut le faire en virtuel.

Donc je kidnappe le monteur et tout le matériel, et je loue un appartement face à la mer du nord là où le film a été pensé, voulu, imaginé, désiré, réellement. C’est vrai que je vais souvent en hibernation à la mer du nord. Je travaille un peu comme un paysan, un homme de la terre. Je récolte au printemps et à l’été, je laisse reposer en autonme et on commence à monter en hiver. J’ai souvent travaillé comme ça. 

Ce travail se fait de manière organique. Aussi bien au filmage qu’au montage j’avais l’impression de ne pas beaucoup me casser la tête, de ne pas vraiment chercher, j’avais plutôt l’impression d’être devant un arbre que je voyais pousser. C’est une matière organique qui pousse et j’avais plus l’impression d’élaguer continuellement les branches qui poussaient plutôt que de devoir ressemer des arbres ou inventer des arbres.

J’ai toujours pensé que toute opération de mise en scène est une opération de soustraction. Quand le cadreur fait le cadre, il élimine une partie du monde pour l’écouter parler, pour le regarder. On commence toujours par soustraire de l’espace pour finalement, lorsqu’on raconte le film au montage, finir par additionner du temps. Mais on commence toujours pas élaguer. C’est pour cela que le montage a duré 10 mois. Parce qu’on prend des moments de pause, quitte à payer le monteur pour qu’il ne fasse rien, pour qu’il prenne des vacances, qu’il oublie le film, et on reprend le travail avec un  nouveau souffle, on remet la matière sur le métier. »

Eric Pauwels, au sujet de son film « Les films rêvés » – Entretien à écouter ici :

D’année en année

Le travail de montage peut parfois prendre du temps. Un temps qui ne se compte plus en jours, ni en mois, mais en années.

Accompagner un réalisateur ne se résume pas à l’aventure d’un film. Accompagner un réalisateur c’est suivre son travail et le questionner sur une longue durée.

C’est une relation intense, riche d’échanges, parfois entrecoupée de longs silences pour mieux se retrouver.

Je travaille avec certains réalisateurs depuis 7 ou 8 ans. Je travaille autant avec eux en salle de montage que lors de nos rendez-vous informels pendant les périodes d’écriture, de préparation de tournage, ou tout simplement après la projection d’un film que l’un ou l’autre a voulu partager parce qu’il nous permet d’approfondir nos propres réflexions.

Une partie de mon travail est donc d’assurer la continuité de nos échanges et de construire une mémoire de notre relation. Je construis aussi de manière plus intime, pour moi, un paysage globale du travail artistique du réalisateur. Les pièces de cet immense puzzle s’assemblent et se déplacent dans le temps. J’évolue avec le réalisateur en épousant les allers et venues de son propre cheminement.

Ma mémoire (très affective) me permet aussi de retenir des dialogues très précis quant à nos précédentes expériences. Elle me permet de nuancer ou de confirmer certaines affirmations exprimées bien plus tard. J’ai aussi une bonne perception des désirs artistiques de chacun des réalisateurs que j’accompagne, parce que j’ai passé beaucoup de temps à les comprendre. A savoir précisément ce qu’il voulait. Pourquoi ? Comment ? L’origine ?

Il arrive que le monteur relance de « vieilles » envies, qu’il fasse des liens, qu’il encourage certaines pistes de travail parce qu’il sait qu’elles s’inscrivent dans la singularité du travail de son réalisateur.

Je perçois aussi le monteur comme un point d’ancrage et de stabilité dans les périodes de doutes. Malgré toute l’empathie que je peux mettre dans un projet, je garde toujours une distance qui me permet de garantir au réalisateur une présence rassurante. Je ne doute jamais de sa légitimité ni de notre avancée, ce qui permet au réalisateur de pouvoir éprouver ses propres doutes artistiques. Le monteur est là pour soutenir.

Les réalisateurs sont parfois épuisés en salle de montage. Perdus, fatigués, découragés, le monteur devient relais d’énergie. Il est tout frais en bout de course ! Il se nourrit du travail accompli pour redonner du souffle à son réalisateur.

Toute cette dimension d’accompagnement, de confiance, de construction, fait partie des grands fondamentaux de ma passion pour le montage.

Pour Simon, Arnaud, Elisabeth, Anaëlle et Hélène.

« Monter à tout prix », une belle publication des Monteurs Associés

lordon_couverture_05De quelle nature est la relation que nous avons avec notre travail ? Pourquoi fait-on des films gratuitement ? Qu’est-ce qui nous pousse les uns les autres à accepter telles ou telles conditions de travail ? Qu’est-ce qu’on aime partager ? 

Extrait :

« Dans ce nouveau capitalisme du cinéma, les plus riches deviennent les plus riches et les plus pauvres s’appauvrissent. Et ce n’est pas faire preuve de vulgarité de revendiquer ce qu’on vit : c’est-à-dire cette difficulté, notre désir de faire des films, la volonté de vouloir donner à un film. Je ne pense pas qu’on est monteur ou monteuse par hasard, si on n’a pas envie de donner. Et on donne dans notre métier énormément de nous-mêmes, de notre intelligence, de notre temps, de notre désir, de notre affection, etc. On veut pouvoir donner à un film une part de notre salaire, peut-être, mais pour que cela soit encore possible, il faut que le salaire soit quand même à un minimum, sinon il n’y a plus rien à donner. »

Yannick Kergoat, chef monteur.
Monter à tout prix, Frédéric Lordon chez Les Monteurs Associés. 2011.

Plus d’info sur cette publication ici

Pourquoi le montage est de l’écriture ?

Une fois n’est pas coutume… je relaie ce texte écrit sous forme de dialogue fictif trouvé sur internet.

Il a été écrit par Yann Dedet, chef monteur français

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Van Gogh de Maurice Pialat, montage Yann Dedet, 1991

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– Mais je comprends pas, pourquoi vouloir soudain changer la place de cette séquence ?

– Je crois qu’elle valorise celle qui venait avant si elle vient après.

– Vous croyez qu’on a écrit 73 versions du scénario pour rien ?

– Vous croyez que ce montage sera la dernière version ? Vous n’avez jamais changé des séquences de place pendant l’écriture du scénario ?

– Si, bien sûr ! Mais avec l’écrivain.

– Et avec les images et les sons, vous avez le même sentiment de plénitude que sur le papier ? Vous ne les voyez pas, là, les boucles et les sauts de carpe ? Au scénario, l’image était-elle vraiment sur le tapis ?

– Qu’est-ce que vous me chantez… ?

– Mais, c’est ça ! Vous avez dit le mot juste. Maintenant, c’est comme un poème. Il faut que ça chante !

– D’accord, mais vous faites le contraire, là, si vous introduisez la séquence comme ça. Vous brisez, vous arrêtez le déroulement en coupant…

– Comme en sculpture, non ? Le geste interrompu se continue dans le panoramique du plan suivant. Rien ne s’arrête, au contraire, le récit se poursuit, mais avec un autre vocabulaire. Un nom suivi d’un adjectif, un adverbe après un verbe, un plan large après un plan serré au lieu de deux plans de même facture…

– Vous coupez en haut de l’émotion et ne laissez pas redescendre ?

– Oui.

– Que faites-vous du sens ?

– Le sens n’est pas l’alourdissement, que je sache.

– L’écrivain n’aimerait pas. Vous ne laissez pas développer.

– Vous savez, sur le papier, on accélère tout le temps la lecture des mots, mais, là, le spectateur ne peut pas accélérer les 24 images par seconde. Alors si, nous, on ne donne pas de la vitesse, c’est comme avec un plat trop lourd, le spectateur s’endort.

– On n’est pas en cuisine ! Le cerveau ne peut pas avoir d’indigestion.

– Vous croyez vraiment ?! Toute façon, à l’allure où il file, notre cerveau, il ne faut pas le ralentir.

– Bon. Mais, alors, les phrases longues ? Les plans longs, vous, non ?

– Si, quand ils n’expliquent pas, quand ils ouvrent une nouvelle route.

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Van Gogh de Maurice Pialat, montage Yann Dedet, 1991

Origine d’une passion

L’autre jour au musée du Louvre je me suis sentie envahi d’une émotion toute particulière.

Face à un grand ensemble de pavements de mosaïque d’une dizaine de mètre de long datant de 575 après JC (au nouveau département des Arts de l’Islam), il m’est revenu le souvenir d’un intense bonheur et d’une grande découverte. La petite fille de 7 ans que j’étais, en bonne lyonnaise, était tombée d’admiration devant les mosaïques gallo-romaines du musée gallo-romain. J’avais aussi participé à un atelier dont je me revoyais en cet instant poser les fragments colorés, emportée par un sérieux, une concentration et un sentiment de plénitude surprenant pour mon jeune âge.

Reprenant mon chemin dans le musée, bercée par ce souvenir, j’ai soudainement souri en pensant à mon métier.

Tout ces petits bouts, fragments, morceaux, tesselles, assemblés les uns aux autres afin de former des motifs ?

– soupir –

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Claudine Nougaret

« Le son, au cinéma, on en parle que quand ça ne va pas. Ou on parle 
de la musique. Alors qu’en France, on a un savoir-faire de son direct unique en Europe. Les ingénieurs du son français sont extrêmement performants »

Claudine Nougaret, ingénieur du son, réalisatrice et productrice.

A voir : Journal de France de Claudine Nougaret et Raymond Depardon.

Fin de semaine

Accompagner une réalisatrice sur un premier film, comprendre sa démarche, son univers, sa pensée, la guider dans le respect de son travail.

Sculpter un nouveau monde avec des morceaux de plans pris un peu partout dans le temps du tournage. Avancer, construire, voir naître l’objet film.

Concrétiser ses bonnes intuitions de cinéaste, faire de la magie avec ce qui est bancal, en coupant, trichant, inventant de nouvelles écritures.

Se laisser surprendre. Y croire jusqu’au bout. Ne jamais aller contre la matière. Encourager les bonnes idées.

Magnifique fin de semaine.

 

Carnet de montage #1 – documentaire / post précédant Marc, Claire et les autres 

Marc, Claire et les autres

Je viens (donc) de commencer à travailler sur le film d’Anaëlle Godard un documentaire de création de 90 minutes. Cinéma direct et entretiens, tout ce que j’aime.

A l’issu de cette première semaine de travail, j’avais envie de parler de ce moment où le film « s’installe » en nous. Où il s’enroule et s’enracine. Insidieusement, malicieusement, délicatement.

Une semaine seulement que je travaille avec A. et déjà ses images et ses « personnages » s’immiscent dans mes pensées. Ils investissent mes conversations, me rendent visite dans mon sommeil.

Les gens qu’elle a filmés, avec amour et tendresse, je semble maintenant les connaître. Je pense à eux en faisant mes courses. J’ai déjà l’impression d’avoir un lien intime avec eux, même si il est tout a fait partiel et virtuel.

Cette chose je l’ai déjà vécu. Avec Françoise (Dolto) et Simone (Lagrange). Je sais que cette empathie va grandir, que ce petit monde va m’habiter le temps du montage et bien plus encore.

Ces « rencontres » sont un des nombreux plaisirs de mon métier.

Capture d’écran 2013-02-10 à 17.33.35

Carnet de montage #1 – documentaire / post précédant Commencement