Musique et montage

Je me demande d’où vient le plaisir que j’ai à monter des séquences dans lesquelles se trouve de la musique filmée. Ou tout simplement à monter, penser, et travailler la musique même quand elle ne pré-existe pas dans la situation filmée.

En quoi la musique nous inspire-t-elle autant nous les monteurs ? J’ai un collègue qui les utilise volontiers pour structurer ces séquences avant de les enlever.

Ce qui me plait à moi c’est quand la musique devient une ligne de parole. Quand elle devient autonome et qu’elle prend le relai d’un autre discours.

Je la perçois physiquement et mentalement comme une ligne ondulée, qui fait des circonvolutions et traverse les plans. Leur donnant une nouvelle dimension. Ou plutôt venant révéler quelque chose, plus difficilement perceptible sans la musique.

Je cherche la sensation de symbiose entre la mélodie musicale et la mélodie des images. La pulsation commune. Un peu comme si l’image et la note formaient un accord. Il faut qu’il y ait en même temps dissonance et résonance.

C’est compliqué à décrire. Mais la musique est puissante. Elle appelle parfois des plans précis. Parfois elle est le fondement même de la séquence.

Je me souviens d’une des premières séquences que j’ai monté seule pour la proposer au réalisateur avec lequel je travaillais sur mon tout premier film. C’était justement une séquence que j’avais travaillée musicalement.

Il s’agissait d’une discussion entre une assistante sociale, une éducatrice et une enfant. Les plans étaient lumineux, baignés de soleil, les regards des unes et des autres si présents et si doux. Sans que je me souvienne pourquoi ni comment, j’ai supprimé entièrement le son et posé un prélude de Bach sur 4 plans. On y voyait ces deux femmes remuer les lèvres et dire des choses à cette enfant dont l’attention était entière.

Elles lui disaient la musique. Elles lui parlaient ce langage des notes : douces, graves, mélodiques, sensibles, ponctués, posées. Cette séquence était en fin de film, alors qu’on avait déjà quelque part en nous-spectateur ce genre de parole. On pouvait se figurer.

« Physiquement, intellectuellement et émotionnellement »

« Le premier montage dépasse en général de trente minutes la version définitive. Il me faut alors quatre à six semaines pour arriver au film définitif. La plus grande partie de ce temps consiste à travailler sur le rythme du film – le rythme interne au sein d’une séquence et le rythme externe des images qui se suivent ou constituent une transition entre des séquences majeures.

Pour trouver le bon rythme, je dois faire des essais afin de faire coïncider au mieux le son et l’image. Je n’ajoute ni narration, ni musique ; il y a beaucoup de musique dans les films, mais c’est toujours de la musique entendue et enregistrée pendant le tournage. Je n’aime utiliser ni les commentaires, ni les questions aux participants.

Lorsqu’une séquence d’un de mes films « fonctionne », je crois que c’est parce que le spectateur la vit physiquement, intellectuellement et émotionnellement et peut se faire sa propre opinion de ce qu’il voit et entend.

C’est à moi de lui fournir suffisamment d’informations pour que ce soit le cas. Un narrateur ou un interviewer l’empêcherait de s’impliquer de manière immédiate. »

Frederick Wiseman (Frederick Wiseman – Ed. Gallimard/MoMA – 2011)

Effet boomerang

Pour découvrir l’ensemble des articles consacrés au montage du court-métrage A travers Lucie réalisé par Hélène Joly, c’est ici.

Dernièrement j’ai pu découvrir avec beaucoup d’émotion le mixage et les musiques originales du film d’Hélène Joly que j’ai monté. Moment très fort. C’est à la fois nouveau parce que ces sons et ces musiques je ne les avais jamais entendu, et comme connu parce que nous les avions tellement fantasmés.

Tout le long du montage on parle musique, montage son, on monte nous même certains sons, comme une pré-visualisation, on pense à tout cela. On le prépare. Ca fait partie de l’écriture, de la narration, des ambiances du film, des émotions qu’on veut insuffler au récit, bref du montage.

Il est révolu le temps du « montage image ». Le monteur monte tout. Les images, les sons, les musiques et quand on ne les a pas, on ne cesse d’en parler. On est loin de se préoccuper que des images !

On dialogue beaucoup au sujet de la bande son en général. On invente. Qu’est-ce qu’on va raconter avec ce son d’orage ? La pluie comment doit-elle sonner ? Quelle texture ? Quelle puissance ? Et là, le bruit des draps, tu verra ça va apporter de la présence…

Pour la musique c’est pareil. Il y a ce qu’Hélène imaginait au départ, et tout le chemin qu’on a fait ensemble. Ses intuitions : « je veux de la musique électro » et les miennes « il te faut des brillances, comme des scintillements, c’est ça qui apportera le contraste et révélera ce que ton personnage porte en elle ».

Après le faire c’est autre chose. Ce sont même des métiers différents : monteur son, compositeur, mixeur. Hélène est donc parti avec notre montage sous le bras pour sa grande tournée de post-production. Il y a d’abord eu un travail avec un monteur son qui a nettoyé les sons et complété notre écriture. Une grande partie du film d’Hélène se déroule sous la pluie. Il ne s’agit pas de coller une ambiance de pluie tout le long de la séquence. Ils ont donc travaillé sur les textures de chaque son.

Hélène est ensuite allé chez son compositeur de musique. Ils ont écrit et composé pour le film « à l’image ». C’est à dire que de notre côté le montage image était verrouillé. Ce n’est pas toujours le cas, mais pour ce film c’était possible. On avait pensé en amont les espaces pour la musique. On avait travaillé avec cette donnée dès le départ.

Enfin il y a eu le mixage. Numéro d’équilibriste, où comme un chimiste, le mixeur équilibre chaque composant de la solution pour trouver un ensemble cohérent et complet.

Le film me revient donc comme un boomerang, enrichit et déployé. L’étalonnage est en cours.

Restera tout bientôt à l’offrir aux yeux de tous.

Petit extrait de la bande son signée Fabrice Naud, Xavier Roux, Nicolas Bredin et Marco Schiavoni (musique et mixage)

Exercice de style – diaporama sonore

A la demande d’un ami, et parce que le format m’intéresse, je me lance dans le montage d’un diaporama sonore (ou plutôt musical). Il s’agit d’un montage de photographies sur une musique originale.

Je reçois d’abord une série de photos : des visages. Des instants d’échange entre le photographe et les modèles, plus ou moins directs ou indirects, des regards affirmés ou hésitants. Des expressions, des rires, parfois même des parties du corps quand la personne n’a pas souhaité livrer plus.

Je reçois aussi un morceau de musique de 3 minutes 30 composé dans l’esprit et sur le thème des visages. Il me plait immédiatement.

Premier constat, la synergie musique / photos existe. C’est un bon point. Par contre les photos sont assez éclectiques dans leurs lumières, leurs cadrages et les poses de leurs personnages. C’est à la fois une force et une faiblesse. Il y a une cohérence à trouver et c’est là que réside le défi. Le point positif, elles expriment toutes une spontanéité qui aurait pu être brisée par une unité formelle. Je m’appuie donc sur cette force. Ce côté brut qui me semble intéressant.

Je commence par des tests. Je trouve très rapidement les trois photos d’introduction. Je fais ensuite des associations thématiques : position des personnes, type de lumière, raccord d’émotions. 

Puis les choses s’affinent. Je trouve un rythme, une disposition, je m’appuie sur la musique. Je cherche l’alliance musique / image et images entre elles.

Je choisis et pose rapidement les images de fin. Il me semble important de baliser dès le commencement un début et une fin. C’est ce qui ne bougera plus et qui délimite, un ton, une émotion, une direction. 



Je monte tout en cut et sans aucun mouvement. Je choisis un cadrage unique car je n’aime pas les changements de la taille de la fenêtre au sein d’une même séquence.

Alors que j’étais parti pour faire de petits mouvements dans les images, je choisis finalement de laisser les choses en l’état. Il me semble plus intéressant que l’œil se promène dans l’image plutôt que de bercer doucement le spectateur avec de petits mouvements qui le rendraient totalement passif. Ce n’est pas une règle, c’est ce qui s’impose pour ce montage.

La séquence prend forme. Quelques ajustements. Et voilà. Premier diaporama monté. 
Sur FCPX et sans effet.

Capture d’écran 2013-05-12 à 13.43.57

To clip or not to clip

Peut-on, doit-on cliper des séquences dans un film documentaire ?

Comment le faire de manière intéressante ?

Voici les questions que je me pose après avoir été gênée à deux reprises, en tant que spectatrice, dans deux films documentaires différents par des séquences « clipées ». Autant le clip m’intéresse quand il est porteur de sensations, de plaisirs visuels, autant là j’ai trouvé la forme plutôt inappropriée.

Les séquences en question étaient fabriquées ainsi : une musique, disparition des sons synchrones et des ambiances, des plans mis les uns après les autres comme un catalogue de plusieurs actions. Sans véritable rythme. Juste une succession, ni rapide ni lente, en musique.

Ces séquences je les attendais avec impatience dans le film. On avait attisée ma curiosité, j’avais très envie de les voir, de comprendre, et d’entendre ce qui s’y passerait. Concrètement. Précisément. C’est pourquoi cette forme de « clip » m’a paru très frustrante. Il ne restait plus qu’une vague description là où je voulais voir et entendre tellement plus : des corps, des paroles, des gestes, des expressions, des interactions.

Quelques jours plus tard je tombe sur ce texte de Walter Murch :

« Un monteur super-actif, qui changerait de plan trop souvent, serait comme un guide touristique qui ne pourrait s’empêcher de tout montrer : « en haut la chapelle Sixtine et, par là-bas, vous avez La Joconde, et, à propos, regardez ces pavés au sol… ». En voyage touristique, on veut évidement que le guide oriente notre attention. Seulement, il arrive aussi que l’on souhaite simplement flâner et laisser son regard errer librement. Si le guide – ici le monteur – ne fait pas confiance au gens et à leur faculté de choisir où porter leur regard, s’il ne laisse aucune place à leur imagination, alors il poursuit un but – la maîtrise totale – qui va à l’encontre de l’effet recherché. Les gens finiront par se sentir oppressés, par le poids constant de cette main sur leur nuque. »

Ici le soucis c’était plutôt la déperdition du sens. Tout était amoindris alors qu’il y avait un véritable potentiel pour construire une séquence complexe. Je remarque alors que les deux films en question ont été montés par leur réalisatrice, sans monteur.

Moi j’aime que chaque séquence s’articule sur plusieurs axes. Je travaille souvent plusieurs niveaux de lecture : du sens, de l’émotion, le son qui raconte quelque chose, l’image ou la musique qui prend le relais, des connexions, des rappels entre les séquences. Je suis aussi très contemplative et en tant que spectatrice, j’ai envie de me sentir libre, d’avoir de la place dans le film. C’est pourquoi je fabrique de l’espace – un espace dans lequel on est toujours en tension, en émotion.

Quant à l’utilisation de la musique dans les documentaires, je trouve intéressant qu’elle se fasse relai d’un discours, qu’elle prenne véritablement la parole, une parole émotionnelle, qui prolongerai quelque chose de déjà amorcé. Elle me semble plus être un accompagnement à la contemplation qu’un outil de montage. Je cherche toujours des les rushes, une manière de l’intégrer naturellement, c’est à dire avec un ancrage dans le réel.

Première approche du montage son

Deuxième semestre, j’attaque le montage son avec mes étudiants. Nous écoutons Daniel Deshays qui nous parle du paysage sonore.

Je m’appuie sur les différentes composantes de la bande son d’un film : les musiques, les ambiances, les bruitages, les dialogues, les voix-offs, le silence. Trop souvent oublié, le silence permet aussi de travailler la tension, la poésie, l’envol. On a parfois tendance à ajouter des sons alors qu’il faudrait en enlever.

Je parle des nombreuses découvertes que l’on fait en salle de montage dans les associations sons/images. Des conséquences pour le montage image d’un ajout ou d’un retrait de matière sonore. On accepte des longueurs de plans différentes si la bande son est musicale, riche, narrative ou simplement plaquée.

On explore le montage multipistes puis le pré-mix. Tous les outils sont là pour mon TP préféré : re-sonoriser un extrait de film muet.

A partir d’un extrait du film l’aurore, re-créer une bande son cohérente. Voici l’exercice réalisé par Camille, tout en finesse. Et celui de Fabien qui prend le contre point.

 

 

Claudine Nougaret

« Le son, au cinéma, on en parle que quand ça ne va pas. Ou on parle 
de la musique. Alors qu’en France, on a un savoir-faire de son direct unique en Europe. Les ingénieurs du son français sont extrêmement performants »

Claudine Nougaret, ingénieur du son, réalisatrice et productrice.

A voir : Journal de France de Claudine Nougaret et Raymond Depardon.

La tête et le corps

Monter ce n’est pas qu’avec la tête ! Chez moi, le corps entier participe à l’action. D’abord parce que monter est une activité sensorielle. Il faut sentir tout le temps : la coupe, le rythme, l’accroche.

La concentration elle aussi impacte le physique : dos bien droit, inclinaison sur l’avant, regard porté vers le haut sur les écrans de contrôle.

Et puis cette communication entre les rushes et mon propre rythme. Ma respiration comme ancrage pour déterminer la respiration du film, mes sensations pour trouver l’accord, la justesse.

Je suis toujours prête à dégainer sur mon clavier. Mes mains sont en fusion avec la machine.

Une journée de montage est une expérience physique souvent puissante à laquelle se mêle bien évidement réflexions, pensées et savoirs.