« Physiquement, intellectuellement et émotionnellement »

« Le premier montage dépasse en général de trente minutes la version définitive. Il me faut alors quatre à six semaines pour arriver au film définitif. La plus grande partie de ce temps consiste à travailler sur le rythme du film – le rythme interne au sein d’une séquence et le rythme externe des images qui se suivent ou constituent une transition entre des séquences majeures.

Pour trouver le bon rythme, je dois faire des essais afin de faire coïncider au mieux le son et l’image. Je n’ajoute ni narration, ni musique ; il y a beaucoup de musique dans les films, mais c’est toujours de la musique entendue et enregistrée pendant le tournage. Je n’aime utiliser ni les commentaires, ni les questions aux participants.

Lorsqu’une séquence d’un de mes films « fonctionne », je crois que c’est parce que le spectateur la vit physiquement, intellectuellement et émotionnellement et peut se faire sa propre opinion de ce qu’il voit et entend.

C’est à moi de lui fournir suffisamment d’informations pour que ce soit le cas. Un narrateur ou un interviewer l’empêcherait de s’impliquer de manière immédiate. »

Frederick Wiseman (Frederick Wiseman – Ed. Gallimard/MoMA – 2011)

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« C’est le film qui décide »

J’ai récemment été interviewée par Nora Meziani, doctorante à Paris I et à l’ESCP, pour la préparation de son article sur l’intuition, l’analyse et la prise de décision dans la création des films.

Il est vrai qu’en montage, on ne cesse de basculer du ressenti, à l’analyse, à l’action. Un peu comme dans une trilogie émotion – pensée – geste, dans laquelle on navigue en permanence.

« Je teste, je regarde, je ressens, j’analyse, je corrige, j’imagine, je pressens, je fabrique d’après mon intuition, puis à nouveau je re-regarde, je re-ressens, j’analyse, je corrige ».

Je poursuis cette démarche sous la forme d’une spirale me rapprochant toujours plus près de mon objectif premier : fabriquer l’oeuvre finale la plus aboutie et la plus proche des intentions. Je fabrique un film.

Lors de notre entretien, je dis à Nora au détour d’une pensée sur comment s’effectuent les prises de décisions : « mais en fin de compte, il y a le réalisateur, le monteur, mais aussi le film. Et le film lui aussi décide. » Nora me réponds que beaucoup de gens lui ont parlé de ce phénomène du film qui se met à « décider ». Elle m’interroge, assez perplexe : « mais qu’est-ce que ça veut dire ? »

Je creuse la question.

Je prends l’exemple des rushes. Pour monter une séquence à partir d’un ensemble de rushes, on a notre intelligence à chacun(e) (réalisateur-trice et mon monteur-se), on a également nos ressentis – comment on perçoit le temps, le jeu, la plastique du plan – mais on a aussi les contraintes. Rushes incomplets, actions manquantes, choses pas jouées, pas filmées, pas montables. C’est là que le film commence à prendre part aux décisions. Par la matière qu’il nous impose.

Puis on commence l’assemblage. On va poser des jalons de structure. Au départ, on a toutes latitudes. Mais la forme, petit à petit, va elle aussi nous imposer des directions. C’est parce qu’on pose tel début, que ça appelle telle suite. La forme, que l’on initie, va petit à petit entamer un dialogue avec nous (réalisateur-trice et mon monteur-se), et voilà, nous sommes bien trois.

Quant à ce point de bascule, entre le ressenti et la prise de décision, j’ai l’habitude de dire que le montage ce n’est que des choix. C’est mon point de vue de monteuse. Une amie réalisatrice me dit souvent que le montage ce n’est que des deuils. Quelque part ça revient au même. Et tout ces choix sont justement effectués par la bascule entre la pensée et l’intuition.

L’action et/ou l’expérimentation permettant la validation, la mise de côté ou la transformation de l’intuition et de la pensée.

La chaussette

Aujourd’hui nous avons retroussé le film comme une chaussette.

La fin devenant le début, on a re-monté intégralement le film à l’envers, l’ancien début devenant la fin. Une chaussette retournée, qui donne d’ailleurs son nom à la séquence : « montage v3 04/02/2014 – la chaussette ».

Le film étant une boucle saisonnière, on peut y entrer par différents endroits : l’hiver, l’automne, le printemps ou l’été. Et il est évident que ça colore très différemment les séquences qu’elles se trouvent au début, au milieu ou à la fin. Ça change l’introduction des personnages, la postions des entretiens, etc…

Alors comme on n’était pas tout à fait d’accord entre nous, on est parti dans les deux hypothèses : la mienne terminant par l’été, la sienne le plaçant au début du film. Nous reste à regarder.

Mais quelque chose me dit qu’au final ce ne sera ni l’une ni l’autre. Certainement une troisième voie que l’on ne perçoit pas encore.

Nous sommes en plein chemin. Et c’est sur cette route que se trouve le bon sens de la chaussette, qui risque tout aussi bien de se transformer en écharpe ! Continuons les reprises et le tressage. Tant que la laine est belle…

Capture d’écran 2014-02-16 à 10.44.09