Musique et montage

Je me demande d’où vient le plaisir que j’ai à monter des séquences dans lesquelles se trouve de la musique filmée. Ou tout simplement à monter, penser, et travailler la musique même quand elle ne pré-existe pas dans la situation filmée.

En quoi la musique nous inspire-t-elle autant nous les monteurs ? J’ai un collègue qui les utilise volontiers pour structurer ces séquences avant de les enlever.

Ce qui me plait à moi c’est quand la musique devient une ligne de parole. Quand elle devient autonome et qu’elle prend le relai d’un autre discours.

Je la perçois physiquement et mentalement comme une ligne ondulée, qui fait des circonvolutions et traverse les plans. Leur donnant une nouvelle dimension. Ou plutôt venant révéler quelque chose, plus difficilement perceptible sans la musique.

Je cherche la sensation de symbiose entre la mélodie musicale et la mélodie des images. La pulsation commune. Un peu comme si l’image et la note formaient un accord. Il faut qu’il y ait en même temps dissonance et résonance.

C’est compliqué à décrire. Mais la musique est puissante. Elle appelle parfois des plans précis. Parfois elle est le fondement même de la séquence.

Je me souviens d’une des premières séquences que j’ai monté seule pour la proposer au réalisateur avec lequel je travaillais sur mon tout premier film. C’était justement une séquence que j’avais travaillée musicalement.

Il s’agissait d’une discussion entre une assistante sociale, une éducatrice et une enfant. Les plans étaient lumineux, baignés de soleil, les regards des unes et des autres si présents et si doux. Sans que je me souvienne pourquoi ni comment, j’ai supprimé entièrement le son et posé un prélude de Bach sur 4 plans. On y voyait ces deux femmes remuer les lèvres et dire des choses à cette enfant dont l’attention était entière.

Elles lui disaient la musique. Elles lui parlaient ce langage des notes : douces, graves, mélodiques, sensibles, ponctués, posées. Cette séquence était en fin de film, alors qu’on avait déjà quelque part en nous-spectateur ce genre de parole. On pouvait se figurer.

Les problèmes de maths de mon enfance

Ah ! Que c’est énervant quand on cale sur l’assemblage de quelques plans entre deux séquences. On a beau y passer plusieurs heures, ça résiste. Rien y fait. On ne « trouve » pas.

Pourtant j’essaie plusieurs pistes. Mais c’est soit trop explicite. Soit trop narratif. Soit trop ennuyeux, mou, décevant. Pas à la hauteur. Pas dans la rythmique. Dénué de sens. Trop cut. Bref. Ça ne va pas.

Ce qu’on veut nous c’est un pont. Quelque chose qui clôt et quelque chose qui redonne l’impulsion d’un départ. Peut être est-ce cela qui est incompatible ? Peut être faut-il chercher plus d’ellipse ? De rupture ? Peut être que le son pourrait nous aider ?

Et bien tant pis. On va faire comme avec les devoirs de mathématiques. On va sauter et y revenir plus tard.

Je laisse volontairement un beau trou dans le montage. On y reviendra plus tard. Nourries du prochain travail plus en amont du film.

Ce n’est pas le moment pour ce passage. Ça viendra.

Mais voilà que, sur mon trajet du retour dans le métro, mon esprit s’obstine. Ça cogite. Ça assemble, ça analyse. À distance, je monte virtuellement dans ma tête. On dirait le processeur d’un ordinateur qui effectuerait tri, recherche et simulation.

Et paf ! Quelque chose surgit. Une idée. Beaucoup plus simple que tout ce qui avait été exploré.

A tester. Demain.

Je peux dormir sur mes deux oreilles. J’ai quand même une piste !

Ariane, Lucie, Marc et les disparus

La première était une très belle femme. Elle était là, assise au café à côté de la réalisatrice. Je l’ai vu. C’était très étrange. Dans mon regard il y avait tout et dans le sien juste la surprise de voir mon immense sourire et ma bouche qui a prononcé avec enthousiasme « Ariane » !

Ariane était « le personnage » du film documentaire que j’avais monté l’année précédente. Autrement dit c’était elle. Et c’est parce qu’elle m’avait tellement touchée à travers l’écran (sur des heures et des heures de rushes) qu’il était si émouvant de la voir. Pour de vrai. A la fois si différente et pourtant elle.

En quelques secondes, la réalité et la fiction se sont télescopées avec fracas. « C’est elle, je la connais, elle me connaît, on s’est « aimé ». Ah non, c’est juste moi, elle ne sait rien. »

Elle ne sait pas que je connais ses petites rides délicates, sa respiration, la douceur de sa voix, son rire, les différentes manières dont elle attache ses cheveux.

Elle ne sait pas que j’ai pris soin d’elle, que je lui ai fabriqué une sœur jumelle et virtuelle, à son image, qui est certainement elle mais pas tout à fait.

Elle ne sait pas qu’elle vit quelque part en moi.

La seconde c’était Lucie. Ah non Johanna. Lucie c’est son personnage dans la fiction d’Hélène Joly. Du coup pour moi cette femme reste Lucie.

Comme souvent je la découvre à la projection du film. Elle est là. Je la vois d’abord de loin. Puis on me la présente. Moi je sais. Mais je ne dis rien. Je pense aux heures que j’ai passé à modeler ce qu’elle avait donné à la caméra. A Lucie.

Puis le film est projeté. « Lucie » vient me voir. Elle a cette même douceur. Cette même voix. Elle me dit merci. Elle voit tout le soin que j’ai mis dans le film et pour son personnage. Cela me touche. C’est la première fois qu’une petite complicité partagée existe par delà le film.

Maintenant j’attend de rencontrer Marc. Marc c’est spécial. Il m’a bouleversée. Je connais ses tics de langage. Je m’en amuse. Je le taquine à travers l’écran. Je le chambre. Je ris parce que des fois j’ai l’air d’une midinette, totalement charmée. J’ai toujours une idée de séquence pour montrer un peu plus de Marc. C’est devenu la blague. N’empêche que je me demande ce que ça va faire quand je vais le voir.

Et puis je n’ai pas parlé des gens que je « monte » et qui sont morts. J’ai toujours une émotion quand je l’apprend. Qu’ils soient mort avant ou pendant le montage. Les images deviennent particulières. On sait que cette personne ne verra pas ce qu’on est en train de faire et pourtant c’est elle.

Voilà ce m’apporte la salle de montage. De drôle de « rencontres » mais des rencontres pour sur.