La caméra est une voleuse, le monteur un chercheur d’or…

Hier matin je rencontrais Bernard Sasia et Clémentine Yelnik autour de leur film Robert sans Robert pour un entretien qui paraîtra sur le blog documentaire.

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Robert sans Robert, c’est un documentaire sur les films de Robert Guédiguian, sur la place et sur le travail du monteur, en l’occurrence celui de Bernard Sasia qui a monté tous les films de Robert.

C’est donc un film qui « caresse », pour reprendre les termes de Clémentine, les secrets du montage, comme ça l’air de rien, mais qui pousse au maximum l’expérience d’un remontage de 17 films pré-existants.

Pendant l’entretien, Clémentine me dit que Robert Kramer disait « la caméra est une voleuse ». Je ne retrouve pas la citation exacte sur internet mais cette phrase me touche.

Oui, la camera vole aux comédiens (ou aux personnes qui acceptent de se faire filmer) des morceaux d’eux-mêmes. Elle leur vole une part d’intimité : leur voix, leur peau, leur rire, leur souffle et surtout, bien évidement, leur regard. Leurs yeux qui deviennent miroir de nous-même, qui permettent l’identification, le transfert.

La caméra est donc une voleuse, et le monteur un chercheur d’or…

Car nous les monteurs nous sculptons à la manière d’un artisan, à partir de cette multitude de prises, des PERSONNAGES.

Nous les façonnons dans les moindres détails. L’intensité d’un regard se mesure en nombre d’images. C’est LÀ – à cette image précise qu’on coupe pour révéler la puissance d’un regard.

Mais nous sculptons aussi avec le son. Ajouter une respiration. En enlever une autre. Jouer avec un gros plan. Faire coïncider des regards ou préférer qu’ils ne croisent pas. Une partie de la direction d’acteur se fait au montage.

Nous modelons cet homme ou cette femme, ce personnage, ce héros, à partir d’éléments aussi infimes qu’un pli sur la peau, qu’une main retenue, ou que le soupir d’un corps. 

C’est ce que nous montre admirablement bien le film de Bernard Sasia et Clémentine Yelnik. Cet amour inconditionnel des personnages et des comédiens. Ariane Ascaride, Jean-Pierre Daroussin et Gérard Meylan y sont tellement magnifiques.

Merci pour ce petit bijou, et cette belle rencontre toute en générosité et d’une grande sagesse.

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Ariane Ascaride et Gérard Meylan dans Marius et Jeannette de Robert Guédiguian, 1997

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Constellation

Parlons structure. Architecture d’un film. Son squelette. Son ossature. Sa trame. Sa colonne vertébrale.

Son trajet, d’un point A à un point B, a-t-il forcément la forme d’un trait continu ?

A quoi ressemble la structure d’un film qui n’obéit pas à une narration chronologique ? A une narration qui ne serait pas basée sur un ou des événements ?

Le film d’Anaelle est pensé comme une constellation. Il y a de nombreuses séquences, d’importance et de tailles variées. Mais elles sont toutes connectées entre elles. Elles se croisent et brillent ensemble.

Pour le film sur les bijoux j’avais imaginé une structure en forme de tresse. Trois narrations tissées les unes avec les autres à la manière d’une épaisse tresse de cheveux.

Milena dans son entretien me disait que son film avait une structure en forme de spirale. On tourne autour d’un personnage central, et le cercle s’agrandi de plus en plus.

Pourrait-on aussi imaginer une structure dont les rouages seraient des motifs collés les uns aux autres comme dans un patchwork ? Une forme d’étoile ? chacune des branches serait un personnage ?

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Peut-on toujours faire mieux ?

C’est la reprise.

J’attaque 8 semaines de montage sur le projet d’Anaelle Godard dont j’ai déjà parlé ici.

Nous avions déjà travaillé trois semaines en novembre dernier et aujourd’hui le producteur nous demande de retravailler une séquence déjà montée, longue de 11 minutes, en vue d’une prochaine présentation du projet.

A quasiment un an d’intervalle, le travail qui nous semblait aboutit ne l’est plus du tout !

Mais qu’est-ce que c’est que ce grossier plan de coupe qui plombe toute l’émotion ? On dirait un éléphant au milieu d’un magasin de porcelaine. C’est impossible, inadmissible ! Il faut y remédier et rapidement.

Et il n’y a pas que ça. Petites incohérences rythmiques, montage son rugueux… Et surtout, la séquence, sortie de son contexte (elle arrivait après 20 autres minutes de montage), ne fonctionne plus du tout de la même manière maintenant qu’on l’utilise seule.

Nous voilà donc, toutes deux perfectionnistes, à l’assaut d’urgentes modifications, à la recherche d’une plus grande fluidité.

Alors certes on avait validé l’affaire dans des délais impartis et fixés d’avance. Certes on avait estimé que c’était le mieux qu’on pouvait tirer du montage à ce moment là…

Mais moi je me pose toujours cette question : le montage est-il perfectible à l’infini ? Et je suis certaine que certains me répondrons : mais faut-il chercher à atteindre la perfection ?

De l’art délicat de l’équilibre et du compromis !