Par soustraction

« Pendant des années, j’ai eu une perception chirurgicale du montage. Il y avait une table d’opération. Des ciseaux, de la colle, des gants. Il y avait un corps qu’on opérait. Ce corps était le mien. On m’enlevait des bouts de chair ou de nerf ici et là. Ca se faisait le plus souvent malgré moi, rarement avec mon assentiment. Mais dans les deux cas, souffrances à l’appui.

On ne fabriquait pas un film, on m’enlevait un film. (…)

Toute la violence du montage se rassemble dans ce processus de transformation du cinéaste en spectateur – l’effet de cette violence, son fruit, étant le surgissement du film. »

Jean-Louis Comolli – Montage comme métamorphose 1994

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Débrief – l’envers du décor

Je viens de passer un mois à regarder et à analyser les séquences montées par mes étudiants. 36 séquences en tout.

Il s’agit du premier exercice de l’année, effectué après 4 heures de cours sur les bases techniques du montage dans final cut pro 7. Par groupe de 4, à partir des mêmes rushes (­une séquence de fiction) les étudiants expérimentent le montage.

Ils ont 4 heures également pour faire ce premier montage.

A la suite de ce travail qu’ils font en autonomie, nous analysons ensemble les choix qui ont été fait en visionnant les différentes versions des séquences.

Les variations sont infinies et les points de coupes rarement identiques. Les étudiants ont parfois la sensation d’avoir fait « le même montage », et pourtant, de subtiles nuances ont un impacte puissant sur la narration, ou sur la perception pour le spectateur du rapport des personnages entre eux. J’aime démontrer les enjeux du montage à partir de ces expériences.

Pour ce faire, je regarde en détail :

– Les coupes

Le raccord est-il juste ? Si il est faux, pourquoi ? Est-ce un problème de choix du point de coupe, de position, de jeu, de rapidité de mouvement différent dans chaque plan ?

– Le cut de début et le cut de fin de la séquence.

Il est fondamental de bien choisir la première et la dernière image. La fin est-elle dynamique ? ou fait-elle retomber le soufflé ?

– La mise en valeur du jeu d’acteur, la création des personnages, leur introduction, les liens qui les unis, et ce qu’il se passe entre eux. Le monteur est un bâtisseur à ce niveau là.

– Le rythme, le découpage final de la séquence.

Si regarder, commenter, échanger, analyser est un exercice passionnant, transformer l’analyse en note sur 20 est toujours une pirouette trop scolaire pour moi, que je laisserai bien volontiers de côté…

Echelle et dosage

« Si on charge trop la barque ou si expose trop d’idées trop rapidement, soit elles sont si évidentes qu’elles en deviennent inintéressantes, soit elles sont tellement confuses qu’on ne peut pas les digérer.

Le monteur travaille autant à l’échelle macroscopique que microscopique : cela va du choix de la durée exacte de tel ou tel plan à la reconstruction ou au repositionnement de certaines scènes, jusqu’à l’élimination pure et simple d’intrigues secondaires »

Walter Murch, dans Conversation avec Walter Murch de Michael Ondaatje

Spectateur-monteur

Sur les (très bons) conseils du blog documentaire, je suis allé « regarder » Alma, une enfant de la violence, le dernier web-documentaire diffusé par Arte.

Le sujet est fort, bien que trop violent à mon goût. Jusqu’où peut-on aller ? Et pourquoi ?

Je dirai que la question se pose à la fois sur le fond, et sur la forme.

Ce qui m’a surprise, attirée, amusée, intéressée, c’est qu’avec la souris de l’ordinateur on peut au cours même du récit d’Alma, choisir de voir son (magnifique) visage, ou bien, un montage photographique et graphique (des dessins animés dans un style BD vont et viennent sur le montage photo). Il suffit de monter ou descendre le pointeur de la souris pour faire apparaître l’un ou l’autre type de récit : l’entretien ou la narration imagée.

Le spectateur devient pour ainsi dire « monteur » d’une partie de la forme du film. C’est alors intéressant d’analyser son propre rapport à l’interactivité. Pourquoi a-t-on envie de passer sur les images ? Qu’est-ce qu’elles apportent de plus ? Pourquoi et quand revient-on sur le visage d’Alma ? Les questions typiques que l’on se pose en salle de montage.

Pour ma part, je suis quasiment allé systématiquement sur les propositions d’images, les trouvant plutôt fortes, justes, accrochant particulièrement avec les dessins qui humanisent les propos violents. Je m’interroge donc sur la nécessité de laisser ce choix au spectateur. Outre le côté nouveau et techniquement très bien fait, est-on dans le gadget ou dans l’apport véritable d’un élément qui transforme notre perception ?

Je penche plutôt pour le gadget. Puisqu’au fond tout cela est déjà pensé et fabriqué (et heureusement !). Mais j’avoue que l’expérience m’a plu.

Alma, une enfant de la violence, un web-documentaire Miquel Dewever-Plana & Isabelle Fougère