Semaine 1 – Faire les bons choix

Journal de bord du montage du film sur Thomas Pesquet pour la 25ème heure production.

Semaine 1 – Faire les bons choix

Je rentre dans la petite salle où travaille Marie Estelle, la merveille merveilleuse qui est assistante sur ce projet (et monteuse elle-même par ailleurs).

MARIE ESTELLE
Tu veux voir la tête d’une assistante qui se décompose ?

Euhhhh… pas sur.

Je m’assoie, je l’écoute.

On reçoit des rushes de partout, l’ESA, la NASA, et question transcodage va y avoir du travail. Donc faire les bons choix ça a déjà commencé : choisir Marie Estelle qui assure.

NTSC, HD, 6K, 4K, go pro, RED, j’en passe et des meilleurs, on opte pour l’harmonisation de toutes les sources.

Ça mouline sur plusieurs ordinateurs… l’espace, la terre, l’ISS, passent à la moulinette du 25p.

Comme il parait que le superbe tableau de Marie Estelle a déjà fait « le tour du bulding », elle pourra désormais dire qu’il a fait le tour du web !

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Note de fin de derushage

Mots clés : « Tendresse, soleil, génération, corps, sexualité, intimité, beauté, essence, douceur, pudeur. »

Le chemin du film : la quête. Du tour des plages à Paris. Le cheminement d’une pensée, d’une collecte. Liberté ? V. semble dire qu’il s’agit de son point de départ.

Qu’est-ce que va raconter le film ? (Le film doit avoir un discours et cela doit nous guider). Quels sont le point de vue et les ambitions de V. ? (Il faut pouvoir faire des premiers choix).

Il y a beaucoup (trop ?) de matière. Comment faire ? Le risque de se perdre. De s’épuiser avant de commencer la structure.

Quelle méthodologie ? La synchro est évidante dans FCPX. Trois jours pour installer le projet dans la machine. Mais ensuite ?

Faut-il découper tous les entretiens ? Faut-il avancer en montant au fur et à mesure par mots clés ? J’ai la crainte qu’on passe un mois à sélectionner des morceaux sans monter et qu’on perde notre énergie.

Après réflexion je pense qu’on devrait derusher les entretiens en parallèle avec la réalisatrice. Dans deux salles, chacune à faire des sélections. La forme du film le demande. Une centaine de témoignages à traiter. C’est vertigineux. Peut-être qu’on se rendra compte qu’il faut procéder autrement.

Le tout ne prendra forme que si on réussit la mosaïque.

V. me parle d’une fresque qui serait composée de chacune des individualités qu’elle a filmé.

La musique ? Les archives ? La voix de V. ?

Politiser le discours ? Comment ?

Garder quelque chose d’une nature d’un film où des gens se livrent généreusement à une inconnue. Il faudra respecter le parcours même du film. J’ai peur qu’un surdécoupage donne l’impression d’une instrumentalisation des propos.

Que va-t-on chercher pour la V1 de ce film ?

Pourquoi les gens sont-ils si touchant ? Il faudra arriver à garder cette tendresse. C’est le premier mot qui m’est venu.

Renouveler son regard et casser les habitudes

En montage (comme dans la vie !) on doit – si ce n’est pas tous les jours, au moins régulièrement – renouveler son regard.

Renouveler son regard sur des images qui elles ne se renouvellent pas. Sur un film qui, si on n’est pas en mesure de le penser autrement, ne bougera pas.

Il faut arriver à se dédoubler. À voir en même temps le film qui est là sous nos yeux et simultanément celui qu’il pourrait devenir.

Je ne sais pas si cette faculté à regarder tous les jours à la fois de la manière présente et à la fois dans le futur s’apprend ou si elle est quelque part innée.

En tous cas je mesure aujourd’hui la force que ça donne. Pouvoir regarder le film (mais aussi le monde, les choses, les gens) avec ce potentiel d’ouverture et de découverte permanente rend tellement créatif.

De même pour les habitudes. Au fur et à mesure du montage, on s’habitue. On s’habitue aux coupes, on s’habitue aux assemblages de séquences. Les choses peuvent devenir « intouchables » ou « incassables » parce qu’on a mis du temps à les trouver ou parce qu’on pense (naïvement) qu’il n’y a que comme ça qu’elles peuvent fonctionner.

Or, parfois on casse un principe, une liaison, un enchevêtrement, posés comme tel depuis des mois et ça ré-ouvre soudainement beaucoup de possibles, offrant de nouvelles associations pour la suite du film.

Casser les habitudes c’est difficile. (On le sait tous !). C’est ce que je découvre, en allant encore plus loin dans la remise en question des choses pré-établies.

Je casse et je re-soude. Je suis moins couturière, mais plus tourneure-fraiseure-soudeuse !

L’art de la guillotine

Trois séquences sont passées sur l’échafaud cet après-midi.
Le couperet est tombé.
Ce fût net et précis.
Sélection des plans à l’aide d’un clic maintenu et flèche de suppression.
Une collure virtuelle tout à fait invisible pour ressouder l’ensemble.
Plus de trace. Plus rien. La guillotine a fait son oeuvre.
Cut !
Trois séquences au panier.
1 seconde pour chacune des 3 manipulations.
Cruel.
Me voilà donc bourreau des rushes. Imperturbable. Dans la certitude et la précision du geste.
Poubelle, poubelle, poubelle.

 

L’expression « L’art de la guillotine » vient du site « Art of the guillotine » AOTG

Plouf !

Délester le film de son poids superflu… me voilà qui jette par dessus bord ce qui pesait… parfois un plan, parfois une séquence… plouf !

J’enlève parce que ce n’est pas assez fort ou pas aussi fort que le reste. J’enlève parce que le film l’a déjà dit ou l’a déjà montré. J’enlève parce qu’on est les seules à comprendre le plan ou la séquence. J’enlève parce que c’est opaque. J’enlève parce que « sans » ça marche mieux. J’enlève parce que je veux que deux séquences se percutent sans transition. J’enlève pour voir. J’enlève pour respirer.

J’ai conscience que ce que j’enlève ici (aussi petit détail soit-il) aura un impact là-bas… plus loin dans le film. Voir même dans la perception générale du film.

Faire ces coupes transforme le film dans son ensemble. Ma pensée n’est donc centrée sur les coupes, elle embrasse le film entier. Le fait d’avoir façonné entièrement cette structure me permet d’en sentir maintenant toutes les articulations et les jeux de bascule. Les impacts. Les déséquilibres ou rééquilibres.

Et quand j’enlève, je rajoute aussi ! Parce qu’ôter génère de nouveau besoin, de nouvelles envies. Des rushes apparaissent soudain à la surface. Avec un naturel déroutant. Je les remonte de l’eau, je les contemple et je les place. Ils avaient leur place… mais ils ont attendu tout ce temps pour se pointer !

Me voilà donc navigatrice dans des eaux riches et bienheureuses…

Nouveau souffle. Nouveau film.

« Plus long sur le chat dans la brume »

Nous enchaînons les visionnages de travail en ce moment. Un 90 minutes qui en fait 120 pour l’instant. Chaque vision est précieuse. Il ne faut ni s’user, ni s’économiser de trop.

À chaque projection on note rapidement pendant le film toutes les petites (ou grandes) choses à retravailler. On n’arrête jamais le déroulé du film pour en percevoir l’aspect rythmique et global.

Ces notes de travail, rapidement griffonnées, n’ont de sens et d’intérêt que pour la personne qui les prends et qui retravaille dans la foulée. Quelques jours plus tard, elle deviennent vide de sens, totalement incompréhensibles.

Ce soir leur étrangeté m’apparaît. Aussi, j’ai eu envie de les recopier ici, pour ce qu’elles ont d’unique et d’absconse.

Visionnage du 17 juin 2014

– plan de suivi des chevaux, en prendre un autre. Celui des sous bois ensoleillé ?
– fondu Olivier avant carton à faire
– flûte qui traine sous Leila ??!
– plan tracteur ? Trop court ? En trop ? Mix trop fort ?
– remplacer séquence 15 août par rail + piano + Aulde
– « décembre » couper le plan après
– plus long sur le chat dans la brume
– « atelier » couper là
– « mode de fonctionnement » couper ici
– coller le off sous Jaques
– « ça va de soi » en off
– mixer le son des deux espaces
– basculer l’enfant après Mathias
– lecture feuille de jour à rallonger + amorcer la parole
– juste le plan de Claude ?
– Clara : revenir à l’ancienne version
– bordel de son sous Renaud
– « tout seul » mixage
– « prend-le » plus long
– décaler le son du piano
– séquence neige à la poubelle
– plus long sur vélo
– le cèdre plus tôt
– baisser le son cadeau
– voix plus rapide sous cheval

Musique et montage

Je me demande d’où vient le plaisir que j’ai à monter des séquences dans lesquelles se trouve de la musique filmée. Ou tout simplement à monter, penser, et travailler la musique même quand elle ne pré-existe pas dans la situation filmée.

En quoi la musique nous inspire-t-elle autant nous les monteurs ? J’ai un collègue qui les utilise volontiers pour structurer ces séquences avant de les enlever.

Ce qui me plait à moi c’est quand la musique devient une ligne de parole. Quand elle devient autonome et qu’elle prend le relai d’un autre discours.

Je la perçois physiquement et mentalement comme une ligne ondulée, qui fait des circonvolutions et traverse les plans. Leur donnant une nouvelle dimension. Ou plutôt venant révéler quelque chose, plus difficilement perceptible sans la musique.

Je cherche la sensation de symbiose entre la mélodie musicale et la mélodie des images. La pulsation commune. Un peu comme si l’image et la note formaient un accord. Il faut qu’il y ait en même temps dissonance et résonance.

C’est compliqué à décrire. Mais la musique est puissante. Elle appelle parfois des plans précis. Parfois elle est le fondement même de la séquence.

Je me souviens d’une des premières séquences que j’ai monté seule pour la proposer au réalisateur avec lequel je travaillais sur mon tout premier film. C’était justement une séquence que j’avais travaillée musicalement.

Il s’agissait d’une discussion entre une assistante sociale, une éducatrice et une enfant. Les plans étaient lumineux, baignés de soleil, les regards des unes et des autres si présents et si doux. Sans que je me souvienne pourquoi ni comment, j’ai supprimé entièrement le son et posé un prélude de Bach sur 4 plans. On y voyait ces deux femmes remuer les lèvres et dire des choses à cette enfant dont l’attention était entière.

Elles lui disaient la musique. Elles lui parlaient ce langage des notes : douces, graves, mélodiques, sensibles, ponctués, posées. Cette séquence était en fin de film, alors qu’on avait déjà quelque part en nous-spectateur ce genre de parole. On pouvait se figurer.

Les problèmes de maths de mon enfance

Ah ! Que c’est énervant quand on cale sur l’assemblage de quelques plans entre deux séquences. On a beau y passer plusieurs heures, ça résiste. Rien y fait. On ne « trouve » pas.

Pourtant j’essaie plusieurs pistes. Mais c’est soit trop explicite. Soit trop narratif. Soit trop ennuyeux, mou, décevant. Pas à la hauteur. Pas dans la rythmique. Dénué de sens. Trop cut. Bref. Ça ne va pas.

Ce qu’on veut nous c’est un pont. Quelque chose qui clôt et quelque chose qui redonne l’impulsion d’un départ. Peut être est-ce cela qui est incompatible ? Peut être faut-il chercher plus d’ellipse ? De rupture ? Peut être que le son pourrait nous aider ?

Et bien tant pis. On va faire comme avec les devoirs de mathématiques. On va sauter et y revenir plus tard.

Je laisse volontairement un beau trou dans le montage. On y reviendra plus tard. Nourries du prochain travail plus en amont du film.

Ce n’est pas le moment pour ce passage. Ça viendra.

Mais voilà que, sur mon trajet du retour dans le métro, mon esprit s’obstine. Ça cogite. Ça assemble, ça analyse. À distance, je monte virtuellement dans ma tête. On dirait le processeur d’un ordinateur qui effectuerait tri, recherche et simulation.

Et paf ! Quelque chose surgit. Une idée. Beaucoup plus simple que tout ce qui avait été exploré.

A tester. Demain.

Je peux dormir sur mes deux oreilles. J’ai quand même une piste !

Ariane, Lucie, Marc et les disparus

La première était une très belle femme. Elle était là, assise au café à côté de la réalisatrice. Je l’ai vu. C’était très étrange. Dans mon regard il y avait tout et dans le sien juste la surprise de voir mon immense sourire et ma bouche qui a prononcé avec enthousiasme « Ariane » !

Ariane était « le personnage » du film documentaire que j’avais monté l’année précédente. Autrement dit c’était elle. Et c’est parce qu’elle m’avait tellement touchée à travers l’écran (sur des heures et des heures de rushes) qu’il était si émouvant de la voir. Pour de vrai. A la fois si différente et pourtant elle.

En quelques secondes, la réalité et la fiction se sont télescopées avec fracas. « C’est elle, je la connais, elle me connaît, on s’est « aimé ». Ah non, c’est juste moi, elle ne sait rien. »

Elle ne sait pas que je connais ses petites rides délicates, sa respiration, la douceur de sa voix, son rire, les différentes manières dont elle attache ses cheveux.

Elle ne sait pas que j’ai pris soin d’elle, que je lui ai fabriqué une sœur jumelle et virtuelle, à son image, qui est certainement elle mais pas tout à fait.

Elle ne sait pas qu’elle vit quelque part en moi.

La seconde c’était Lucie. Ah non Johanna. Lucie c’est son personnage dans la fiction d’Hélène Joly. Du coup pour moi cette femme reste Lucie.

Comme souvent je la découvre à la projection du film. Elle est là. Je la vois d’abord de loin. Puis on me la présente. Moi je sais. Mais je ne dis rien. Je pense aux heures que j’ai passé à modeler ce qu’elle avait donné à la caméra. A Lucie.

Puis le film est projeté. « Lucie » vient me voir. Elle a cette même douceur. Cette même voix. Elle me dit merci. Elle voit tout le soin que j’ai mis dans le film et pour son personnage. Cela me touche. C’est la première fois qu’une petite complicité partagée existe par delà le film.

Maintenant j’attend de rencontrer Marc. Marc c’est spécial. Il m’a bouleversée. Je connais ses tics de langage. Je m’en amuse. Je le taquine à travers l’écran. Je le chambre. Je ris parce que des fois j’ai l’air d’une midinette, totalement charmée. J’ai toujours une idée de séquence pour montrer un peu plus de Marc. C’est devenu la blague. N’empêche que je me demande ce que ça va faire quand je vais le voir.

Et puis je n’ai pas parlé des gens que je « monte » et qui sont morts. J’ai toujours une émotion quand je l’apprend. Qu’ils soient mort avant ou pendant le montage. Les images deviennent particulières. On sait que cette personne ne verra pas ce qu’on est en train de faire et pourtant c’est elle.

Voilà ce m’apporte la salle de montage. De drôle de « rencontres » mais des rencontres pour sur.

La chaussette

Aujourd’hui nous avons retroussé le film comme une chaussette.

La fin devenant le début, on a re-monté intégralement le film à l’envers, l’ancien début devenant la fin. Une chaussette retournée, qui donne d’ailleurs son nom à la séquence : « montage v3 04/02/2014 – la chaussette ».

Le film étant une boucle saisonnière, on peut y entrer par différents endroits : l’hiver, l’automne, le printemps ou l’été. Et il est évident que ça colore très différemment les séquences qu’elles se trouvent au début, au milieu ou à la fin. Ça change l’introduction des personnages, la postions des entretiens, etc…

Alors comme on n’était pas tout à fait d’accord entre nous, on est parti dans les deux hypothèses : la mienne terminant par l’été, la sienne le plaçant au début du film. Nous reste à regarder.

Mais quelque chose me dit qu’au final ce ne sera ni l’une ni l’autre. Certainement une troisième voie que l’on ne perçoit pas encore.

Nous sommes en plein chemin. Et c’est sur cette route que se trouve le bon sens de la chaussette, qui risque tout aussi bien de se transformer en écharpe ! Continuons les reprises et le tressage. Tant que la laine est belle…

Capture d’écran 2014-02-16 à 10.44.09