Les films ne naissent pas libres et égaux 

« 1- les films ne naissent pas de nulle part, il y a une corrélation entre la cinématographie et l’époque où une production prend corps et le type de réalisation (de création) possible. 2- La rencontre entre un film et son public ne dépend pas que du film, mais d’éléments à la fois culturels et économiques (la réception des films est en grande partie déterminée par des critères extérieurs au film). »

Frédéric Sojcher dans La direction de spectateurs. Page 80. Dir. Dominique Chateau. 

Tissage

Au fur et à mesure que je tisse le film, je tresse également une relation avec ma partenaire de travail : ma réalisatrice (du moment).

Nous venons de franchir cette semaine la double étape de :

  • On a la même idée au même moment.
  • On discute comme un vieux couple.

J’analyse.

Avoir la même idée au même moment arrive en général quand le film prend (enfin) la parole. Quand « il » est là, c’est à dire quand sa structure est éprouvé, qu’elle fonctionne bien même si elle boite encore, le film a voix au chapitre.

Le fait qu’il ait désormais une forme pose un cadre. Les idées sont donc prises dans un cours d’eau. Mais cela se passe aussi car nous nous connaissons bien dans le travail. Nous avons élaboré conjointement : je pose une brique, tu en poses une autre, et là nos mains se croisent sur la même brique. On a eu l’idée en même temps !

Le vieux couple ça me fait toujours beaucoup rire. Je sais que ma douce réalisatrice réagit toujours de la même manière sur un tout petit détail (en apparence) et ça ne manque pas. De même il se trouve que je résiste depuis le début à une idée toute simple, mais rien n’y fait. Alors parce qu’on a ri de tout ça, aujourd’hui on est allé contre nos élans respectifs.

C’était bien.

Mais je note que les résistances, les siennes et les miennes, sont quand même souvent significatives qu’il manque quelque chose à la proposition. Les résistances deviennent un outil de travail. Je les utilise comme telles. Si tu dis non c’est que quelque chose te gêne. Quoi ? Explique moi !

Traité de la délicatesse

Aujourd’hui se pose la question du personnage, dans un film documentaire, aux propos que je ne partage pas, voir même aux propos très antipathiques. Pourtant cet homme a droit à la parole, de surcroît dans ce film.

La question est donc, comment on gère cela ? Jusqu’où on va ? Le public fera-t-il la part des choses ? Qu’est-ce qu’on peut dire et ne pas dire ? Où se trouve la frontière pour qu’il reste « entendable » dans sa subjectivité, sans paraitre odieux, vulgaire, ou pire, idiot ou méchant.

Je veille à lui conférer par le montage une certaine sympathie, car j’en ai pour lui, sinon il ferait partie des recalés du montage, des abandonnés aux rushes, comme ce groupe de jeunes dont il n’y a rien à sauver dans leurs propos et surtout leurs attitudes non sincères.

Je dose donc ses sourires, sa maladresse, avec sa vulgarité. Il reste touchant je crois, justement parce que dans une forme de sincérité et de franchise non dissimulée face à la caméra.

Nous parions sur la réceptivité des spectateurs et ne prétendons pas détenir la vérité, mais bel et bien dresser un état des lieux de notre sujet principal : la sexualité.

Délicatesse néanmoins, et dosage à la virgule près pour garantir à mes personnages une sympathie et une empathie du public ; et surtout les prémunir de toutes moqueries auxquelles je déteste assister lorsque je vais au cinéma et que je vois un montage à charge.

Le monde est complexe, ma vision du montage tente de le refléter dans toutes ses dimensions.

Bruits de couloir !

« C’est une bonne maladie ca ! »
« Et ta mère ? » « Et ta mère ? » « Et ta mère ? »
« C’est une bonne maladie ça… »
« On n’a pas mieux sur cette réplique ? »
Une musique démarre. Et rejoue en boucle.
De la salle 1 à la salle 5 ça monte chez « aussitôt vu » et j’aime bien me promener dans les couloirs.

Le cinéma qui s’écrit et les prises que l’on cherche y résonnent à travers les murs.

Bande son du travail du montage.

Printemps

Mes chers lecteurs,

J’avais laissé sous entendre en avril dernier que je travaillais à quelque chose de plus grand dans l’écriture que le blog.

C’est chose faite !

Je viens de terminer un manuscrit destiné à devenir un livre poétique sur le montage qui sera édité au printemps par le blog documentaire.

J’ai écris ce livre comme j’aurai monté un film. Rushes (issus de ce blog et d’autres notes). Raccord. Séquence. Coupe. Bande son. Dialogue. Poème. Il comportera également des dessins originaux pour l’illustrer.

Ce projet m’a fait déserter mon blog, mais nul doute que j’y reviendrai… tout bientôt, au gré des futurs montages.

Emmanuelle.

 

Les mains d’un autre

Quelle frustration ! Je ne peux pas réfléchir sans mes mains !

J’expérimente, dans le cadre d’un co-montage, la place d’à-côté. Celle qui consiste à regarder un monteur travailler et à parler. 

Tout comme la voiture à deux volants n’existe pas, le double clavier non plus. Et je m’aperçois que coupée de mes mains en train de faire, je ne peux plus réfléchir de ma façon habituelle. 

En temps normal, mon cerveau est connecté à la machine par l’intermédiaire de mes mains. 
Je fais ce que je pense. Et je pense ce que je fais. 

Là, le contact direct est coupé et ma pensée ne circule plus sur le mode manipulation – pensée – mouvement de la pensée – mouvement de la main. Mais juste mon regard et ma pensée. 

C’est la première fois que j’ai cette place, pour quelques heures heureusement. 

Et même si les échanges permettent l’élaboration, je ressens fortement la nécessité de toucher pour fabriquer. 

« Ouvrir le film, puis décoller, voler et atterrir »

« Pour Vanda, c’était un peu plus compliqué. Avec Dominique Auvray, qui a monté le film, on a passé un an à chercher comment on allait démarrer, ouvrir le film, puis décoller, voler et atterrir. Je ne sais plus qui disait que voler ça va encore, mais décoller et atterrir, c’est difficile. On n’avait pas les habituelles scènes d’exposition, les présentation des personnages. Cela a été très difficile à trouver. Mais, comme dit Danièle dans Où gît ?, « il faut trouver. Les plans sont comme des pierres. Si on fait un mur, il faut chercher et trouver la place juste des pierres pour que ça ne tombe pas. Il y a une façon et une seule pour faire tenir ce mur. » »

Pedro Costa. Petite camera. Grand film. Le travaile du cinéma volume 1 de Dominique VILLAIN. 

Note de fin de derushage

Mots clés : « Tendresse, soleil, génération, corps, sexualité, intimité, beauté, essence, douceur, pudeur. »

Le chemin du film : la quête. Du tour des plages à Paris. Le cheminement d’une pensée, d’une collecte. Liberté ? V. semble dire qu’il s’agit de son point de départ.

Qu’est-ce que va raconter le film ? (Le film doit avoir un discours et cela doit nous guider). Quels sont le point de vue et les ambitions de V. ? (Il faut pouvoir faire des premiers choix).

Il y a beaucoup (trop ?) de matière. Comment faire ? Le risque de se perdre. De s’épuiser avant de commencer la structure.

Quelle méthodologie ? La synchro est évidante dans FCPX. Trois jours pour installer le projet dans la machine. Mais ensuite ?

Faut-il découper tous les entretiens ? Faut-il avancer en montant au fur et à mesure par mots clés ? J’ai la crainte qu’on passe un mois à sélectionner des morceaux sans monter et qu’on perde notre énergie.

Après réflexion je pense qu’on devrait derusher les entretiens en parallèle avec la réalisatrice. Dans deux salles, chacune à faire des sélections. La forme du film le demande. Une centaine de témoignages à traiter. C’est vertigineux. Peut-être qu’on se rendra compte qu’il faut procéder autrement.

Le tout ne prendra forme que si on réussit la mosaïque.

V. me parle d’une fresque qui serait composée de chacune des individualités qu’elle a filmé.

La musique ? Les archives ? La voix de V. ?

Politiser le discours ? Comment ?

Garder quelque chose d’une nature d’un film où des gens se livrent généreusement à une inconnue. Il faudra respecter le parcours même du film. J’ai peur qu’un surdécoupage donne l’impression d’une instrumentalisation des propos.

Que va-t-on chercher pour la V1 de ce film ?

Pourquoi les gens sont-ils si touchant ? Il faudra arriver à garder cette tendresse. C’est le premier mot qui m’est venu.

Rushes à domicile

Tiens, quelque chose vient d’évoluer dans ma pratique.

Je constate que depuis deux films (une fiction et un documentaire), j’ai plaisir à regarder des rushes chez moi. C’est très nouveau. Je ne l’avais jamais fait auparavant.

Je me demande comment cela m’est venu et pourquoi j’aime bien le faire ?

C’est souvent le week-end que ça me prend. Est-ce l’envie de ne pas couper pendant deux jours ? Je ne crois pas, je ne suis pas une fanatique du travail 24/24. Est-ce l’envie de regarder autrement ? On s’en rapproche…

Chez moi, le rush est dans un autre paysage. Le mien. Il est hors du temps du travail. Hors de la machine. Il est là, il se déroule mais moi je peux bouger. Oui c’est ça, je bouge plus facilement (physiquement je veux dire), et le mouvement me donne un autre ancrage du rush en moi.

Je suis aussi beaucoup plus détendue. Je regarde à un moment que je choisi, pendant lequel je suis entièrement disponible.

Je note des impressions, des grandes lignes, des idées, des questionnements. Je suis dans une sensation globale, une pré-élaboration avant d’attaquer le rush pris dans les filets du logiciel.

C’est comme si c’était à la fois plus intime et plus distancié qu’en salle de montage.

Mais je ne ferai pas que ça. J’ai besoin de la salle de montage. J’ai besoin de voir des rushes avec ma réalisatrice pour échanger, parler, commencer à construire.

Ça reste occasionnel. Ça m’apporte une relation plus intime avec les personnages, peut-être comme si eux aussi pouvait connaître quelque chose de moi ?!

Je remarque que ce sont des souvenirs forts. Et le lendemain quand je reprend ces rushes en salle de montage, j’en ai déjà une pré-connaissance, très nébuleuse mais qui me guide.

Comme un « déjà-vu ». (Avec l’accent américain !)