Pour l’amour d’un regard…

Je scrute tes yeux.

Sont-ils plus « parlant » ici ou là ?

Que disent-ils ? A quoi penses-tu dans ce taxi ?

Dois-tu être plus en colère ? moins en colère ? A quel endroit de la prise aurais-je le plus de longueur ?

Combien de temps je te laisse dans tes pensées ?

Et lui, le chauffeur, tu le regardes ou tu le laisses parler ?

Tes yeux…

Je les fait avancer, tourner, se retourner, se détourner, regarder, pleurer.

Une image de tes yeux c’est une ligne de texte.

J’écris avec tes yeux, qui disent des nuances, qui écrivent qui tu es, ce que tu penses, ce que tu aimes et n’aimes pas.

Tes yeux… je les suit. Et j’aime par dessus tout quand tu pleures.

Sont-ils plus brillants, mieux imbibés de larmes sur cette prise ou sur celle-ci ?

Mes yeux veillent sur les tiens.

La salle de montage

J’ai acheté des fleurs pour ma salle de montage. Je me sens bien ici.

J’aime cette idée de travailler dans plusieurs endroits, au gré des films, des réalisateurs, des productions.

D’une année sur l’autre, quand je reviens dans des espaces de montage cher à mon cœur, je suis toujours émue en franchissant la porte. C’est comme revenir à la maison après les vacances.

Il y a d’abord l’odeur, je pense à celle du plancher et des livres chez Abacaris films.

Puis il y a les saveurs, le chocolat noir à 70% offert par James, le thé vert japonais d’Elisabeth, les petits cachous d’Arnaud.

Mais surtout, il y a les souvenirs du travail partagé qui reviennent même des années après.

Chaque films est une aventure singulière, peuplée d’états émotionnels, d’images, de temps forts, qui s’incarnent dans les décors du travail.

Dans cette nouvelle salle depuis un mois je me plais à profiter d’un beau et grand miroir. De deux immenses fenêtres. D’un large, très large bureau. Le tout auréolé d’un beau bleu turquoise.

Ce nouveau lieu est le théâtre de nouveaux rituels, de conversations, d’élaborations conjointes. 

Pour un temps, puis ce sera le tour d’une autre équipe… J’aime penser que les murs sont imprégnés de bien des secrets de fabrications !

Dialogue de sourd…

Je crois que tous les monteurs parlent tout seul… à leurs comédiens, à leur machine ou à eux-mêmes… en tout cas, dans mon cas ça donne à peu près ça….

Allez, allez, tourne la tête, tourne la tête…
Pffff. Non.
Alors là y’a qu’une prise. Donc c’est mort.
Celle-ci, out. Pas de soleil.
Allez, allez, croise tes bras…
Oh non !
Mais pourquoi tu fais ça ??!
Ah ! Là ! Parfait.
Et là, comment tu le dis ?
Attends une minute…
Celle-ci… C’est bien ! Mais vous êtes trop loin l’une de l’autre.
Arg.
Qu’est-ce que je peux faire ?
Je cherche encore un peu et je fais une pause.

Un quart d’heure plus tard…

Emmanuelle, tu n’y vois plus rien… Termine ce raccord et arrêtes !

Un quart d’heure plus tard…

Oui, oui, je fais juste ça et j’arrête.

Un quart d’heure plus tard…

Oh là, ça fait déjà 30 minutes.

Un quart d’heure plus tard…

Barre d’espace / pomme S / jeté arrière du fauteuil.

Me voilà allongée sur le canapé. Je ferme les yeux. Je ne dors pas. Je laisse écouler le flux… Dans le silence. Je purge.

Un quart d’heure plus tard…

Souris dans la main…

Mais voilà ! C’est ça. Youpi !

Rencontre avec Christophe Loizillon

La prochaine réunion mensuelle aura lieu le mercredi 13 mai à 20h précises, salle Jacques Demy, au 1er étage de La fémis (attention, pas de réunion le 6 mai).

Nous recevrons Christophe Loizillon, un cinéaste qui réalise des films en marge du système dominant, le plus souvent des courts-métrages, comme d’autres peignent ou sculptent. Son cinéma singulier invite le spectateur à être attentif aux détails et à l’invisible de notre quotidien.

Neuf films (Les mains, Les pieds, Les visages, Corpus/corpus, Homo/animal, Homo/végétal, Famille, Petit matin, Square) réalisés entre 1995 et 2014, forment une somme de 57 plans séquences qui se répondent les uns avec les autres, d’un film à l’autre.

Mais quid du montage avec un tel cinéaste ?
Les plans séquences seraient-ils un refus de montage ?
Pourquoi alors C. Loizillon travaille-t-il systématiquement avec des monteurs ? Que font ces derniers dans ce processus très particulier d’écriture cinématographique ?

Rencontre avec un cinéaste du temps.

Projection de Corpus/corpus suivie d’une discussion sans coupe !

Si vous voulez en savoir plus sur le mystère Loizillon : https://loizillon.wordpress.com

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Suspension

Un petit mot pour vous dire que je suis en montage sur un long-métrage.

C’est très intense et passionnant.

Je continu d’écrire, de tenir un journal quotidien, de réfléchir à ma pratique et à de nouveaux enjeux que je découvre, mais je ne publie pas mes textes sur le web pour l’instant.

Ce nouveau journal me prend du temps. Il a également une autre dimension à la fois plus intime et plus quotidienne, laissant (je l’espère), émerger l’essence du travail dans sa durée. Celle d’un montage dans sa continuité.

Je jugerai plus tard de la pertinence de ce nouvel ensemble de textes.

D’ici là, peut-être que j’aurai encore des choses à dire par là.

À tout vite, donc !

Le plaisir du raccord

Je l’ai déjà dit, la base du montage ce ne sont pas les raccords. Pourtant voir un beau raccord ou faire un beau raccord est source de plaisir.

Pourquoi ?

Je le rapproche de la performance sportive ou de celle du jeu. Voir un bel enchaînement de boxe quand on aime ce sport, ou faire un beau coup aux échecs, nous anime ! « Ohhhh » fait la foule et « ohhhh » fait le public averti devant le l’os de 2001 l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.

Il y aurait donc une dimension ludique et d’exception. Finalement, faire un beau raccord ce n’est pas tous les jours.

Mais alors c’est quoi un beau raccord ?

Est-ce un raccord qui surprend ? Qui fait sourire ? Qui se voit ? Qui émeut ? Qui crée du sens, du rythme ?

C’est un peu tout ça. C’est finalement l’art de mettre en lien. Des lieux, des événements, des actions, qui le sont pas en vrai mais qui le deviennent, par la collure.

Ne serait-on pas dans des figures de style de l’ordre de celles de la littérature ou de la poésie ? Une manière de jouer avec la syntaxe habituelle pour rendre les plans encore plus expressifs.

Créer des parallèles… passer d’une scène d’amour à une scène de lutte en un cut, comme dans Nos héros sont morts ce soir de David Parrault.

 

Traverser des millions d’années en un cut comme dans 2001 l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.

 

S’amuser avec les images, les faire résonner comme des rimes, les couper comme des cris, les répéter comme des allitérations, jouer de l’ironie, de l’antithèse et de l’allégorie. Bref, se replonger dans la grammaire et la syntaxe, et pourquoi pas, créer un musée du raccord pour recenser et s’amuser des trouvailles cinématographiques de nos pairs.

La fausse piste de l’amant et le téléphone des années 90

Aujourd’hui en salle de montage :

– En revanche ce plan-là je ne vois pas ce qu’il raconte.

– Mais si ! C’est l’idée qu’elle a peut-être un amant.

– Oui mais qu’est-ce qu’on voit ? On voit une femme qui prend le téléphone et au moment où l’on pourrait savoir qui elle appelle c’est coupé ! C’est super frustrant.

– Un téléphone que j’ai mis des mois à trouver dans une brocante !

– Ah oui mais moi je suis monteuse et ça je ne le sais pas et c’est tant mieux. Ce plan brouille les pistes. Il faut l’enlever. Poubelle.

– C’est justement une fausse piste.

– Mais comment veux-tu qu’on puisse imaginer que cette femme appelle son amant ? Dans tous les plans qui précèdent, elle est endeuillée de la perte de son fils, et elle tente de reconstruire quelque chose avec son mari. C’est ça qu’elle joue ta comédienne. Donc l’histoire de l’amant, on ne peut pas y croire ! On ne peut même pas l’imaginer. On se dit juste : mais qui elle appelle ? et ça doit être super important pour qu’on coupe avant même qu’on le sache. Et ensuite on attends la réponse tout le long du film… et forcément ça ne vient pas puisque c’était une fausse piste.

– Oui je l’aime ce plan. Je vais le laisser.

Quelques heures plus tard… pendant un visionnage…

– couic couic (je montre avec mes doigts le mouvement du ciseau)

– ah ah ah !! non !

Quelques heures plus tard…

– Allez ! Je crois vraiment que ce plan n’apporte rien.

– Oui mais je l’aime tellement.

– Alors on va essayer de lui trouver une autre place. Ou alors on l’utilise avant qu’elle prenne le téléphone. Pffff. Non, ça ne marche pas. On va l’essayer ici. Qu’est-ce que tu en penses ?

Quelques essais après…

– En fait j’aime le reflet là dans le miroir.

– Alors regarde bien : ce qui est beau dans ce plan c’est les cheveux de cette femme de dos, c’est la photo de son fils et c’est le reflet dans le miroir. C’est trois choses existent dans trois autres plans de ton film. En fait tu ne perds pas grand chose ?!

Fin de journée…

– Allez je crois que tu as raison, on l’enlève.

– On peut toujours l’enlever et puis on verra. Tu ne vas pas revenir cette nuit pour le remettre hein ?

Partager ce(ux) qu’on aime

Quel plaisir de faire découvrir à chaque cours aux étudiants un extrait de film documentaire avec pour seul critère : j’ai aimé. Je re-découvre moi-même la fabuleuse diversité et richesse du cinéma documentaire.

Nous passons des gants de boxe du Boxing gym à la délicatesse des caresses de Bresson, traversant le chapiteau de Spartacus et Cassendra.  Nous nous arrêtons pour contempler les Bovines – tu as beaux yeux tu sais !, et nous explorons Le droit au baiser et le Faits divers. Nous errons Sans soleil au Pays des sourds. Nous sommes Les glaneurs et la glaneuse, récitant notre Mare Mater. Certains me demande encore ce qu’est le C.O.D et le coquelicot. Heureusement c’est bientôt la Récréation. La Lame de fond nous fait dérriver jusqu’à la Clé de la chambre à lessive. Nous avons même terminé avec un Karaoke domestique !

Les thématiques d’écriture et de montage émergent naturellement. Début du film. Récit intime. Figure de style. Liberté. Longueur de plans. Cinéma d’observation. Ethnologie. Sensorialité. Animation. Forme d’écriture. Personnage. Mise en scène.

In the mood for slow motion

Magnétique, puissant, sensuel, le ralenti au cinéma me fascine.

Il y a le ralenti qui épouse la rythmique des corps, et montre ce que d’avantage on ressent dans la vie : la différence entre le temps réel et le temps perçu, fragment d’une demie-seconde qui s’éternise et s’étire à l’infini, dans la souffrance, dans la peur, comme dans la béatitude.

Le ralenti comme une oeuvre musicale qui embrase les corps et y souligne le désir. Contemplation et fusion suprême d’une musique, d’une gestuelle ou d’un corps qui se meut et s’émeut avec grâce.

Le ralenti qui permet de déguster. De jouir pleinement d’un moment tant attendu dans le film.  On contemple et partage en symbiose avec les personnages un moment pleins.

Et puis il y a celui de la distorsion du temps qui fait apparaitre la beauté cachée des perceptions intimes et infimes. Un regard, une posture, un geste, un instant dans l’instant dans le fragment de la seconde…

Sublime temps suspendu d’Adam Magyar :

Adam Magyar, Stainless – Xidan (excerpt)

Offrez-moi, s’il vous plait, des plans à ralentir…. ralentir…. ralentir… jusqu’à trouver le point qui fera vibrer la corde émotionnelle du coeur des spectateurs.

A revoir…

Melancholia, Lars von Trier

In the mood for love, Wong Kar Wai

Les ralentis chez Wes Anderson

First and Final Frames

Le premier plan d’un film et le dernier plan d’un film… un vaste sujet de montage.

Comment ouvrir ? Comment fermer ?

A quel moment on trouve le début ? A quel moment on trouve la fin ?

Et qu’est-ce qui se passe entre ces deux plans ?? Un film…

Il y a ce qui a été filmé, pensé, imaginé, et il y a l’impact qu’on souhaite.

A l’entrée pour emmener, attraper, faire plonger dans l’univers… à la sortie pour émouvoir, boucler, ou ouvrir !

C’est souvent qu’on intérroge l’écho entre ces deux extrémités du film quand on monte. Ce sont aussi des plans qu’on cherche, qu’on guette, qu’on pose comme des pilliers.

C’est pourquoi j’aime l’idée de cette vidéo qui a rassemblé les premiers et derniers plans de nombreux films :