« Ouvrir le film, puis décoller, voler et atterrir »

« Pour Vanda, c’était un peu plus compliqué. Avec Dominique Auvray, qui a monté le film, on a passé un an à chercher comment on allait démarrer, ouvrir le film, puis décoller, voler et atterrir. Je ne sais plus qui disait que voler ça va encore, mais décoller et atterrir, c’est difficile. On n’avait pas les habituelles scènes d’exposition, les présentation des personnages. Cela a été très difficile à trouver. Mais, comme dit Danièle dans Où gît ?, « il faut trouver. Les plans sont comme des pierres. Si on fait un mur, il faut chercher et trouver la place juste des pierres pour que ça ne tombe pas. Il y a une façon et une seule pour faire tenir ce mur. » »

Pedro Costa. Petite camera. Grand film. Le travaile du cinéma volume 1 de Dominique VILLAIN. 

Note de fin de derushage

Mots clés : « Tendresse, soleil, génération, corps, sexualité, intimité, beauté, essence, douceur, pudeur. »

Le chemin du film : la quête. Du tour des plages à Paris. Le cheminement d’une pensée, d’une collecte. Liberté ? V. semble dire qu’il s’agit de son point de départ.

Qu’est-ce que va raconter le film ? (Le film doit avoir un discours et cela doit nous guider). Quels sont le point de vue et les ambitions de V. ? (Il faut pouvoir faire des premiers choix).

Il y a beaucoup (trop ?) de matière. Comment faire ? Le risque de se perdre. De s’épuiser avant de commencer la structure.

Quelle méthodologie ? La synchro est évidante dans FCPX. Trois jours pour installer le projet dans la machine. Mais ensuite ?

Faut-il découper tous les entretiens ? Faut-il avancer en montant au fur et à mesure par mots clés ? J’ai la crainte qu’on passe un mois à sélectionner des morceaux sans monter et qu’on perde notre énergie.

Après réflexion je pense qu’on devrait derusher les entretiens en parallèle avec la réalisatrice. Dans deux salles, chacune à faire des sélections. La forme du film le demande. Une centaine de témoignages à traiter. C’est vertigineux. Peut-être qu’on se rendra compte qu’il faut procéder autrement.

Le tout ne prendra forme que si on réussit la mosaïque.

V. me parle d’une fresque qui serait composée de chacune des individualités qu’elle a filmé.

La musique ? Les archives ? La voix de V. ?

Politiser le discours ? Comment ?

Garder quelque chose d’une nature d’un film où des gens se livrent généreusement à une inconnue. Il faudra respecter le parcours même du film. J’ai peur qu’un surdécoupage donne l’impression d’une instrumentalisation des propos.

Que va-t-on chercher pour la V1 de ce film ?

Pourquoi les gens sont-ils si touchant ? Il faudra arriver à garder cette tendresse. C’est le premier mot qui m’est venu.

Rushes à domicile

Tiens, quelque chose vient d’évoluer dans ma pratique.

Je constate que depuis deux films (une fiction et un documentaire), j’ai plaisir à regarder des rushes chez moi. C’est très nouveau. Je ne l’avais jamais fait auparavant.

Je me demande comment cela m’est venu et pourquoi j’aime bien le faire ?

C’est souvent le week-end que ça me prend. Est-ce l’envie de ne pas couper pendant deux jours ? Je ne crois pas, je ne suis pas une fanatique du travail 24/24. Est-ce l’envie de regarder autrement ? On s’en rapproche…

Chez moi, le rush est dans un autre paysage. Le mien. Il est hors du temps du travail. Hors de la machine. Il est là, il se déroule mais moi je peux bouger. Oui c’est ça, je bouge plus facilement (physiquement je veux dire), et le mouvement me donne un autre ancrage du rush en moi.

Je suis aussi beaucoup plus détendue. Je regarde à un moment que je choisi, pendant lequel je suis entièrement disponible.

Je note des impressions, des grandes lignes, des idées, des questionnements. Je suis dans une sensation globale, une pré-élaboration avant d’attaquer le rush pris dans les filets du logiciel.

C’est comme si c’était à la fois plus intime et plus distancié qu’en salle de montage.

Mais je ne ferai pas que ça. J’ai besoin de la salle de montage. J’ai besoin de voir des rushes avec ma réalisatrice pour échanger, parler, commencer à construire.

Ça reste occasionnel. Ça m’apporte une relation plus intime avec les personnages, peut-être comme si eux aussi pouvait connaître quelque chose de moi ?!

Je remarque que ce sont des souvenirs forts. Et le lendemain quand je reprend ces rushes en salle de montage, j’en ai déjà une pré-connaissance, très nébuleuse mais qui me guide.

Comme un « déjà-vu ». (Avec l’accent américain !)

Pour l’amour d’un regard…

Je scrute tes yeux.

Sont-ils plus « parlant » ici ou là ?

Que disent-ils ? A quoi penses-tu dans ce taxi ?

Dois-tu être plus en colère ? moins en colère ? A quel endroit de la prise aurais-je le plus de longueur ?

Combien de temps je te laisse dans tes pensées ?

Et lui, le chauffeur, tu le regardes ou tu le laisses parler ?

Tes yeux…

Je les fait avancer, tourner, se retourner, se détourner, regarder, pleurer.

Une image de tes yeux c’est une ligne de texte.

J’écris avec tes yeux, qui disent des nuances, qui écrivent qui tu es, ce que tu penses, ce que tu aimes et n’aimes pas.

Tes yeux… je les suit. Et j’aime par dessus tout quand tu pleures.

Sont-ils plus brillants, mieux imbibés de larmes sur cette prise ou sur celle-ci ?

Mes yeux veillent sur les tiens.

La salle de montage

J’ai acheté des fleurs pour ma salle de montage. Je me sens bien ici.

J’aime cette idée de travailler dans plusieurs endroits, au gré des films, des réalisateurs, des productions.

D’une année sur l’autre, quand je reviens dans des espaces de montage cher à mon cœur, je suis toujours émue en franchissant la porte. C’est comme revenir à la maison après les vacances.

Il y a d’abord l’odeur, je pense à celle du plancher et des livres chez Abacaris films.

Puis il y a les saveurs, le chocolat noir à 70% offert par James, le thé vert japonais d’Elisabeth, les petits cachous d’Arnaud.

Mais surtout, il y a les souvenirs du travail partagé qui reviennent même des années après.

Chaque films est une aventure singulière, peuplée d’états émotionnels, d’images, de temps forts, qui s’incarnent dans les décors du travail.

Dans cette nouvelle salle depuis un mois je me plais à profiter d’un beau et grand miroir. De deux immenses fenêtres. D’un large, très large bureau. Le tout auréolé d’un beau bleu turquoise.

Ce nouveau lieu est le théâtre de nouveaux rituels, de conversations, d’élaborations conjointes. 

Pour un temps, puis ce sera le tour d’une autre équipe… J’aime penser que les murs sont imprégnés de bien des secrets de fabrications !

Dialogue de sourd…

Je crois que tous les monteurs parlent tout seul… à leurs comédiens, à leur machine ou à eux-mêmes… en tout cas, dans mon cas ça donne à peu près ça….

Allez, allez, tourne la tête, tourne la tête…
Pffff. Non.
Alors là y’a qu’une prise. Donc c’est mort.
Celle-ci, out. Pas de soleil.
Allez, allez, croise tes bras…
Oh non !
Mais pourquoi tu fais ça ??!
Ah ! Là ! Parfait.
Et là, comment tu le dis ?
Attends une minute…
Celle-ci… C’est bien ! Mais vous êtes trop loin l’une de l’autre.
Arg.
Qu’est-ce que je peux faire ?
Je cherche encore un peu et je fais une pause.

Un quart d’heure plus tard…

Emmanuelle, tu n’y vois plus rien… Termine ce raccord et arrêtes !

Un quart d’heure plus tard…

Oui, oui, je fais juste ça et j’arrête.

Un quart d’heure plus tard…

Oh là, ça fait déjà 30 minutes.

Un quart d’heure plus tard…

Barre d’espace / pomme S / jeté arrière du fauteuil.

Me voilà allongée sur le canapé. Je ferme les yeux. Je ne dors pas. Je laisse écouler le flux… Dans le silence. Je purge.

Un quart d’heure plus tard…

Souris dans la main…

Mais voilà ! C’est ça. Youpi !

Rencontre avec Christophe Loizillon

La prochaine réunion mensuelle aura lieu le mercredi 13 mai à 20h précises, salle Jacques Demy, au 1er étage de La fémis (attention, pas de réunion le 6 mai).

Nous recevrons Christophe Loizillon, un cinéaste qui réalise des films en marge du système dominant, le plus souvent des courts-métrages, comme d’autres peignent ou sculptent. Son cinéma singulier invite le spectateur à être attentif aux détails et à l’invisible de notre quotidien.

Neuf films (Les mains, Les pieds, Les visages, Corpus/corpus, Homo/animal, Homo/végétal, Famille, Petit matin, Square) réalisés entre 1995 et 2014, forment une somme de 57 plans séquences qui se répondent les uns avec les autres, d’un film à l’autre.

Mais quid du montage avec un tel cinéaste ?
Les plans séquences seraient-ils un refus de montage ?
Pourquoi alors C. Loizillon travaille-t-il systématiquement avec des monteurs ? Que font ces derniers dans ce processus très particulier d’écriture cinématographique ?

Rencontre avec un cinéaste du temps.

Projection de Corpus/corpus suivie d’une discussion sans coupe !

Si vous voulez en savoir plus sur le mystère Loizillon : https://loizillon.wordpress.com

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Suspension

Un petit mot pour vous dire que je suis en montage sur un long-métrage.

C’est très intense et passionnant.

Je continu d’écrire, de tenir un journal quotidien, de réfléchir à ma pratique et à de nouveaux enjeux que je découvre, mais je ne publie pas mes textes sur le web pour l’instant.

Ce nouveau journal me prend du temps. Il a également une autre dimension à la fois plus intime et plus quotidienne, laissant (je l’espère), émerger l’essence du travail dans sa durée. Celle d’un montage dans sa continuité.

Je jugerai plus tard de la pertinence de ce nouvel ensemble de textes.

D’ici là, peut-être que j’aurai encore des choses à dire par là.

À tout vite, donc !