Le montage, technique et esthétique #9

Chaque semaine, un extrait du livre Le montage, technique et esthétique.

https://www.armand-colin.com/le-montage-technique-et-esthetique-fiction-documentaire-serie-nouvelles-ecritures-9782200627218

« Le documentariste doit être comme les peintres. Il doit créer quelque chose, par le regard, mais pas seulement. C’est quelque chose qui est en toi et qui vient de l’enfance. » Joris Ivens

Le cinéma est à la fois toujours fiction (ce que je filme devient une image, ce n’est plus « la réalité ») et documentaire (tout film documente au moins ses acteurs et ses actrices en train de jouer). Mais bien évidemment la vérité recherchée en documentaire n’est pas du même ordre que la vérité dramatique que l’on travaille en fiction ; elles ne se réfèrent pas au monde de la même façon et ne relèvent pas du même geste ni de la même intention.

Le cinéma documentaire offre une grande variété de types de films : du documentaire informatif à l’essai philosophique, de l’enquête d’investigation à la balade contemplative, du film scientifique pointu au film ethnologique en immersion, du sujet réalisé à chaud sur une actualité au film au long cours qui met cinq ans à se tourner, etc. Cette diversité est telle qu’il est possible d’englober ces variations sous le terme de films de non-fiction (« non fiction film » comme disent les anglophones).

Dans le documentaire de création (dont il est exclusivement question dans ce chapitre), aussi appelé documentaire d’auteur ou d’autrice (film caractérisé par la maturation du sujet traité, la réflexion approfondie et la forte empreinte de la personnalité de la réalisation), celui ou celle qui réalise nous montre sa vision du monde.

Contrairement aux idées reçues, un film documentaire s’écrit avant le tournage, mais sans adopter la forme d’un scénario comme c’est le cas en fiction. C’est souvent à partir d’une phase de repérages – un temps consacré à l’observation et à la prise de contact où l’on peut parfois même commencer à filmer pour documenter son sujet – que l’auteur ou l’autrice se met à écrire. En documentaire, on écrit des intentions et des scènes possibles et imaginées d’après nos observations. On présente les personnes qui seront filmées (les futurs personnages du film) et une chronologie du récit. Les repérages permettent aussi aux documentaristes de développer leurs points de vue et leurs choix de mise en scène, qui seront confirmés (ou non) sur le tournage. Le documentaire est souvent « expérimentiel » : il part de l’expérience, et se fonde sur la rencontre entre celui ou celle qui filme et ceux ou celles qui acceptent d’être filmées.

En documentaire, l’étape du montage est alors particulièrement importante : c’est là que s’affirment les choix d’écriture du récit, que se prolonge la question du rapport aux personnes filmées, que continue de s’élaborer la place du regard singulier de l’auteur ou de l’autrice. En montage, la question qui se pose alors est souvent celle de l’éthique et de la vérité. Jusqu’où, par mon geste de montage, puis-je modifier la réalité sans tromper le spectateur ou la spectatrice ?

Autre spécificité du documentaire : le temps. Les temps de tournage et de montage sont en général plus longs qu’en fiction. Ils se découpent aussi différemment, supportant les pauses entre deux recherches de financement ou deux phases de tournage.

Toutes ces spécificités font que le montage d’un film documentaire s’aborde différemment de celui d’une fiction. Le rôle des monteurs et des monteuses s’en trouve lui aussi modifié.

9.1 Une avalanche de rushes

En documentaire il n’est pas rare que les rushes dépassent la centaine d’heures. Rappelons qu’un tournage peut régulièrement s’étaler sur plusieurs années et comporter des essais et plusieurs pistes d’écriture possibles sur lesquelles la réalisation n’a pas encore effectué tous ses choix.

Le corpus des rushes est donc formé d’une partie « repérages » et d’une partie « tournage ». Mais la frontière est de plus en plus mince

entre les deux, et des repérages peuvent devenir du tournage lorsqu’ils sont utilisés au montage. Quelques exemples de films documentaires montrent qu’un film peut même entièrement se bâtir sur des repérages. C’est le cas de Fifi hurle de joie (2013) de Mitra Farahani qui, à la suite d’un accident advenu sur le tournage, réalise son film à partir de ses repérages.

Le travail du documentariste est un travail de longue haleine. Jouant souvent les prolongations, les cinéastes tournent sur plusieurs années et accumulent une matière qui s’épaissit de plus en plus. C’est pourquoi, à la veille du premier jour de montage, l’une des premières questions que se pose la réalisation, avec une certaine appréhension, est : comment procède-t-on ? Est-ce qu’on regarde tout ?

Devant ce qui pourrait s’apparenter à une avalanche d’images, certains réalisateurs ou certaines réalisatrices sont tentées de proposer au monteur ou à la monteuse une sélection de rushes. En général, les monteurs et les monteuses n’aiment pas trop cela. Pour monter un film documentaire, il faut tout voir. Mais comment s’y prendre quand la matière nous astreint à passer trois ou quatre semaines à « seulement » regarder ?

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s