Je ne fais jamais d’ours (ou presque)

Nous venons de reprendre le montage du 90 minutes avec Anaelle.
(Nous avons pris l’habitude de travailler avec des pauses en raison de nos diverses activités à toutes les deux).

Récemment le film a obtenu l’aide au développement renforcé du CNC ce qui fût une grande joie.

Après le derushage (trois semaines) nous avions fait un grand tableau papier résumant les séquences clés, les lieux, les personnages, etc…

Nous avons ensuite travaillé, pendant trois semaines également, au pré-montage de séquences, dans un ordre aléatoire (celui de nos envies au jour le jour) et sans les assembler. Nous les avons travaillées de manière indépendante. Certaines se montaient très rapidement, d’autres étaient plus longues. On a volontairement monté large.

Nous en sommes donc désormais aux sélections dans les entretiens (nous y consacrerons deux semaines). D’ici fin décembre une grande partie de notre matière aura fait l’objet d’une première mise en forme.

Alors qu’on avait parlé d’assembler tout cela dans un ordre à peu près cohérent pour visionner et se rendre compte, aujourd’hui en déjeunant on s’est dit que ni l’une ni l’autre, on ne croyait à cela.

Nous prendrons donc une séquence comme point de départ, et nous ferons un maillage à partir de ce point d’entrée dans le film. Peu importe que cette séquence soit au début, au milieu ou à la fin, nous répondrons à la question suivante : qu’a-t-on envie de voir avant ? Et qu’a-t-on envie de voir après ?

On va tendre des fils, accrocher, marier, tirer des cordes, monter des passerelles, tricoter tout cela. Et voir se dessiner le film sous nous yeux. Nous travaillerons à trois. Elle, moi, les images.

Je remarque alors que je n’ai quasiment jamais monté en faisant des « ours » (première version de montage très grossière) et encore moins en faisant des BAB (« bout à bout » qui est un collage des plans dans l’ordre sans intention autre que celle de monter le premier découpage).

J’ai besoin d’élaborer même si je fais et je défais. Pour moi, le montage ne supporte pas l’approximation, même sur une étape de travail.

La seule fois où j’ai visionné un bout à bout c’était pour le film d’Hélène Joly. Un court-métrage de fiction dont j’ai parlé ici. Hélène avait ce besoin de voir son pré-film comme elle se l’était fait dans sa tête. Bien incapable de le réaliser moi-même (c’est dire), je l’avais demandé à un assistant. Et puis je l’ai regardé une fois. J’y ai vu tout le potentiel du film. C’est à dire qu’il ressortait les plans les plus forts (mais avais-je besoin de ça pour les voir, non !). Après je l’ai vite mis aux oubliettes pour parler directement à mes petites plans. Les sentir sous mes mains. Les regarder avec l’ouverture nécessaire pour imaginer de nouveaux collages. Et c’est cela que nous avons fait, nous avons écrit librement.

C’est certainement un peu comme en littérature. Il y a ceux qui font des brouillons et qui repartent à zéro, et ceux qui démarrent d’un coup et qui vont corriger et re corriger au gré du temps.

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Les limites de la machine et le retour au papier

Pour la première fois j’expérimente le travail sur un tableau. Je veux dire un grand tableau, comme un tableau d’école.

Cela m’intéresse d’ailleurs de croiser nos pratiques si d’autres monteurs l’utilisent. Pourquoi ? Comment ?

Devant l’immensité de la matière sur le documentaire d’Anaelle Godard (70h de rushes, 10 entretiens…), je ne vois qu’une solution pour donner un peu de concret à tout ça, et faire un bilan du derushage : coller des post-it.

Une manière d’inscrire les choses et de pouvoir regarder un ensemble.

Faire le bilan des séquences clés. Étudier nos points d’accords et de désaccords. Analyser nos sensations.

Les jaunes pour les séquences « en béton armé », les roses pour les entretiens, les verts pour les séquences secondaires ou de transitions.

Puis on reclasse tout à la fin par grandes catégories : lieux / personnages / déambulations / événements.

Ainsi on colle et on décolle. On insert. On coupe. On remplace. Et on parle… Une répétition générale en quelque sorte.

Note pour plus tard : il faudrait interroger les monteurs sur l’utilisation des outils secondaires que sont le papier, les cahiers, les tableaux, les colonnes, les stabilos, les transcriptions… Quid des différentes méthodologies de travail ? Et pour quels projets ?

Jusqu’où peut-on tenir une séquence ?

Jusqu’au bout !

Et c’est ce qui m’a le plus touchée dans le film de Nicolas Philibert Le pays des sourds à quasiment une heure de film lors d’une magnifique séquence de 4 minutes.

Une maman entendante et son petit garçon sourd discutent dans le jardin. Ils sont proches, ils se câlinent, leur conversation est intime et profonde. Une seule coupe vient rompre la continuité de cet échange au milieu de la scène.

Puis à la fin de la séquence le petit garçon sort du champ. Se passe quelques secondes et voilà qu’il re-rentre portant la perche avec sa grosse bonnette en poil à sa bouche. S’en suit un moment de jeu avec le micro (il fait des sons dans la bonnette) puis des grimaces face à l’objectif de la caméra qu’il est venu chercher. Tout cela en continuité, sans coupe, sous le regard de la maman en arrière plan. C’est un moment d’émotion formidable, où se joue l’interaction du film et de l’équipe avec cet enfant.

J’aurais aimé monter cette prise. J’aurais aimé transgresser cette règle qui fait qu’on ne montre pas la technique du film, parce que là, justement, ça prend tout son sens.

Je garde désormais cette liberté en tête.

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le pays des sourds

Le pays des sourds 3
Florent dans Le pays des sourds de Nicolas Philibert 1992, montage : Guy Lecorne