Lettre à celle qui m’a fait aimer les jump cut

Tu avais lu mon livre (cf : je n’aime pas les jump cut) et pourtant, toi qui les adore, tu m’as dit allons-y.

En douceur, tu m’as fait tailler les plans, les retailler, les re-retailler, et j’ai monté en jump cut.

J’ai fait des coupes garçonnes à tout tes plans. J’ai taillé des bonsaïs dans la jungle majestueuse de ta matière. J’ai haché-menu, méticuleusement, réduisant tes plans à ce rythme effréné qui nous « captive ».

Tu me disais :
– là ! Un zoom.
– là ! Deux secondes.
– là ! Ce geste.

Et j’ai coupé, coupé, coupé.

Je dois confesser que j’y vais encore en cachette par deux fois quand tu n’es pas là, le temps d’apprécier le bon coup de ciseau !

Je suis loin d’être une serial-coupeuse, mais j’ai pris de ton geste, de ton intention, de ta griffe, douce et perçante.

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Le plaisir du raccord

Je l’ai déjà dit, la base du montage ce ne sont pas les raccords. Pourtant voir un beau raccord ou faire un beau raccord est source de plaisir.

Pourquoi ?

Je le rapproche de la performance sportive ou de celle du jeu. Voir un bel enchaînement de boxe quand on aime ce sport, ou faire un beau coup aux échecs, nous anime ! « Ohhhh » fait la foule et « ohhhh » fait le public averti devant le l’os de 2001 l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.

Il y aurait donc une dimension ludique et d’exception. Finalement, faire un beau raccord ce n’est pas tous les jours.

Mais alors c’est quoi un beau raccord ?

Est-ce un raccord qui surprend ? Qui fait sourire ? Qui se voit ? Qui émeut ? Qui crée du sens, du rythme ?

C’est un peu tout ça. C’est finalement l’art de mettre en lien. Des lieux, des événements, des actions, qui le sont pas en vrai mais qui le deviennent, par la collure.

Ne serait-on pas dans des figures de style de l’ordre de celles de la littérature ou de la poésie ? Une manière de jouer avec la syntaxe habituelle pour rendre les plans encore plus expressifs.

Créer des parallèles… passer d’une scène d’amour à une scène de lutte en un cut, comme dans Nos héros sont morts ce soir de David Parrault.

 

Traverser des millions d’années en un cut comme dans 2001 l’odyssée de l’espace de Stanley Kubrick.

 

S’amuser avec les images, les faire résonner comme des rimes, les couper comme des cris, les répéter comme des allitérations, jouer de l’ironie, de l’antithèse et de l’allégorie. Bref, se replonger dans la grammaire et la syntaxe, et pourquoi pas, créer un musée du raccord pour recenser et s’amuser des trouvailles cinématographiques de nos pairs.

First and Final Frames

Le premier plan d’un film et le dernier plan d’un film… un vaste sujet de montage.

Comment ouvrir ? Comment fermer ?

A quel moment on trouve le début ? A quel moment on trouve la fin ?

Et qu’est-ce qui se passe entre ces deux plans ?? Un film…

Il y a ce qui a été filmé, pensé, imaginé, et il y a l’impact qu’on souhaite.

A l’entrée pour emmener, attraper, faire plonger dans l’univers… à la sortie pour émouvoir, boucler, ou ouvrir !

C’est souvent qu’on intérroge l’écho entre ces deux extrémités du film quand on monte. Ce sont aussi des plans qu’on cherche, qu’on guette, qu’on pose comme des pilliers.

C’est pourquoi j’aime l’idée de cette vidéo qui a rassemblé les premiers et derniers plans de nombreux films :

Le chouïa

Connaissez-vous le chouïa qui change tout ?

– Il faudrait que tu mettes une pause, là. Un chouïa.

Je coupe au rasoir, je décale dudit chouïa, 3 images. Et oui. Ça change beaucoup la perception, en l’occurrence on entend mieux le texte.

Un peu plus tard….

– Tu peux ralentir le plan ? Un chaouïa…

Je suis septique. Clic droit, 90% de ralenti. Le plan passe d’une durée de 2 secondes 11 à 2 secondes 24 et oui. C’est vraiment différent.

Le chouïa, il faut le voir pour le croire.

Oeil pour oeil

« Les raccords, c’est le cadet de nos soucis ! Les films sont bourrés de faux raccords, ce n’est pas ça qui compte. »

Je suis assez d’accord. Résumer le montage au travail des raccords comme c’est souvent le cas, c’est très réducteur. Finalement un raccord c’est simplement un point de « réconciliation » entre deux plans « coupés », le meilleur qui soit. On prend appui sur bien d’autres choses qu’une simple position parfaite des acteurs pour faire un bon raccord.

On est d’ailleurs nombreux à penser que les plus mauvais raccords sont ceux qui sont fait mathématiquement à partir d’un tournage à deux caméras. Oui le timing et les positions sont parfaits et pourtant la coupe est molle. Il est préférable en général de tricher un peu.

Mais récemment une expérience de montage sur un documentaire animalier m’a permis de ré-interroger la notion de raccord.

Quand on monte des animaux et des animaux seulement, qu’est-ce qui nous permet de relier deux plans entre eux si on exclu la simple continuité d’action ?

Voici quelques exemples, issus du film de Jean Baptiste Erreca produit par One Planet.

Le plus efficace et sans surprise : le raccord de regard
Il marche donc aussi à merveille avec nos amis les bêtes qui s’observent entre elles par la pure magie du montage.

Capture d’écran 2013-11-20 à 17.20.37

Mais qui regarde-t-il ? A vous de jouer : collez-y des fourmis qui passent, des mouches qui s’affairent, un étang…

Le raccord thématique « oeil pour oeil »

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Deux fois le même détail (les yeux) chez deux animaux différents. Marcherait également avec un même mouvement de tête ou une même action dans des décors et avec des animaux que rien ne rapprochent si ce n’est la composition du cadre ou les couleurs.

Le traditionnel et très utile raccord dans l’axe

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Capture d’écran 2013-11-20 à 17.23.22

On est souvent content de se rapprocher après avoir vu une scène de loin, mais l’inverse est vrai aussi. Si je regarde le plan serré d’abord, je suis contente qu’on me montre l’ensemble par la suite.

Bref, les animaux pour le montage c’est très instructif !

Jusqu’où peut-on tenir une séquence ?

Jusqu’au bout !

Et c’est ce qui m’a le plus touchée dans le film de Nicolas Philibert Le pays des sourds à quasiment une heure de film lors d’une magnifique séquence de 4 minutes.

Une maman entendante et son petit garçon sourd discutent dans le jardin. Ils sont proches, ils se câlinent, leur conversation est intime et profonde. Une seule coupe vient rompre la continuité de cet échange au milieu de la scène.

Puis à la fin de la séquence le petit garçon sort du champ. Se passe quelques secondes et voilà qu’il re-rentre portant la perche avec sa grosse bonnette en poil à sa bouche. S’en suit un moment de jeu avec le micro (il fait des sons dans la bonnette) puis des grimaces face à l’objectif de la caméra qu’il est venu chercher. Tout cela en continuité, sans coupe, sous le regard de la maman en arrière plan. C’est un moment d’émotion formidable, où se joue l’interaction du film et de l’équipe avec cet enfant.

J’aurais aimé monter cette prise. J’aurais aimé transgresser cette règle qui fait qu’on ne montre pas la technique du film, parce que là, justement, ça prend tout son sens.

Je garde désormais cette liberté en tête.

le pays des sourds 2

le pays des sourds

Le pays des sourds 3
Florent dans Le pays des sourds de Nicolas Philibert 1992, montage : Guy Lecorne

Raccords « fantômes »

Extraits :

« Au terme de cette aventure, une fois le film bien au chaud dans les salles de cinéma, j’ai calculé le nombre de jours consacrés au montage pour le diviser ensuite par celui des raccords contenus dans le film fini. J’ai ainsi obtenu une moyenne de raccords qui s’élevait à 1,47.

(…)

Etant donné qu’il faut moins de dix secondes pour faire une coupe et demie, le cas singulier d’Apocalypse Now permet de mettre en évidence le fait suivant : même dans un film « normal » (en moyenne 8 coupes par jour sur un long-métrage standard), le montage n’est pas tant un assemblage que la découverte d’un chemin.

(…)

A chaque raccord du film fini correspondait environ quinze raccords « fantômes » – des raccords effectués, jugés, puis défaits ou retirés du film. Même en prenant ce facteur en compte, les onzes heures cinquante-huit restantes de chaque journée de travail étaient dévolues à des activités qui, chacune à leur manière, servaient à éclairer notre chemin : projections, discussions, rembobinages, nouvelles projections, discussions, plans de travail, classement de plans, prises de notes, archivages et mille idées longuement méditées. Un temps de préparation considérable précédait donc l’instant décisif et insaisissable de l’action : le raccord – la transition entre un plan et celui qui suit, un geste qui devra au final sembler évident, simple et aisé, voire passer inaperçu.

(…)

Jamais on ne dira qu’un film est bien monté uniquement parce qu’il contient beaucoup de raccords. La plupart du temps, il faut davantage de travail et de discernement pour décider où ne pas couper. N’aller pas imaginer que vous devez couper simplement parce qu’on paye pour le faire. On vous paye pour prendre des décisions. Quant au fait de savoir s’il faut couper ou non, un monteur prend en réalité vingt-quatre décisions par seconde : Non. Non. Non. Non. Non. Non. Non. Non. Non. (…) Oui ! »

Walter Murch, En clin d’oeil, Ed. 1995 – 2001.

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Walter Murch

Mise en lumière

Parfois le point de coupe agit comme un éclairage. Poser un point d’entrée à telle image du plan met en valeur un élément narratif ou graphique : un geste, une émotion, une parole, un cadrage. La coupe agit alors comme un coup de projecteur.

Il y a d’ailleurs souvent plusieurs points d’entrée dans un même plan. A nous de déterminer celui qui est nécessaire au regard de ce qu’on veut dire.

Je pense à un plan du film documentaire d’Anaëlle Godard. Un plan rapproché : la main d’un homme effectuant un brossage sur le flan d’un cheval. Il y a avait trois points d’entrée possibles :
1- la main s’approchant de l’animal
2- la main prise dans le mouvement du brossage
3- la main effectuant une caresse longue et tendre en fin de brossage

Les trois points d’entrée ne racontent pas la même chose et ils déterminent tous une durée de plan différente selon la quantité d’action qu’on va laisser vivre dans le montage.

Autre exemple avec le plan d’un chat issu de la même séquence. Commencer le plan sur un miaulement, sur une lèchouille de patte ou sur le départ du chat qui sort du plan, met  l’accent sur les différentes facettes du chat et rend le raccord statique ou dynamique.

Parfois, au contraire, on commence par déterminer le point de sortie. Lorsque l’on sait qu’on veut terminer sur ce mouvement, ce regard, cette montée de lumière, on pose le plan dans la timeline avec son seul point Out et on tire le point In du plan de la durée nécessaire dans le montage. On dit alors qu’on monte le plan par les pieds.

Dans tous les cas « prendre » le plan à tel moment c’est déjà le début de l’écriture.

Capture d’écran 2013-02-25 à 18.26.49

Extrait du documentaire d’Anaëlle Godard – 90 minutes, en montage.

Beurk ! – pourquoi je n’aime pas les jump cut

Jump cut : Effet de transition donnant l’impression que le monteur était saoûl et qu’il a coupé des morceaux à l’intérieur des plans.

Capture d’écran 2013-02-01 à 22.08.35

Pourquoi je n’aime pas les jump cut ?

1 – Ça tue la narration : on répète trois, quatre, cinq fois le même plan. Y’a juste un mini truc qui change : gestuelle du comédien, verbiage du comédien… résultat : au lieu d’avancer dans le récit, on fait du sur place (quand on ne fait pas marche arrière).

2 – C’est (généralement) moche. Ca fait mal aux yeux.

3 – Ça empêche de penser à comment se sortir d’une impasse ? d’une longueur ? et de trouver une écriture aussi efficace qu’esthétique.

4 – Quand ça se veut drôle, ça repose sur un comique de répétition qu’on devance dès la première coupe.

5 – Monter c’est choisir LA partie du plan qui nous intéresse, pas montrer les quatre morceaux qu’on arrive pas à départager.

6 – C’est typiquement un artifice formel qui 1- ne créer pas de rythme, au contraire 2- n’accélère pas le temps (sinon autant utiliser le filtre vitesse x200%) 3- n’est absolument pas novateur ni moderne, bien au contraire…

7- Ça porte par contre parfaitement bien son nom : « coupe sautante ». Je saute d’horreur à chaque fois sur mon fauteuil.

Bref. Je n’aime pas les jump cut.