Commencement

Carnet de montage #1 – documentaire

Note monteuseJe commence un nouveau montage dans quelques semaines, il s’agit d’un film documentaire. Mon travail de préparation aujourd’hui consiste à m’imprégner du thème. Lire, potasser, découvrir, noter, réfléchir et parler avec mon entourage du sujet.

Je passe aussi un temps à explorer le langage et l’univers de la réalisatrice. Je liste des mots clés issus du dossier de présentation du film, j’explore les références mentionnées. Je me rend disponible. Je crée de l’espace intérieur pour ce film. Je compile pleins d’informations.

Je plonge dans la filmographie de la réalisatrice. Une rencontre avec ses images après la rencontre réelle. Quels choix a-t-elle fait ? Pourquoi ? Quelles directions a-t-elle choisi de creuser ?

En général j’aime aussi faire le tour d’autres films qui traitent le même sujet. Pour cette fois nous avons fait le choix ensemble avec la réalisatrice de procéder différemment. Je vais garder mon regard tout neuf pour ses rushes. Que mon imaginaire puisse se confronter à la réalité de ses images pour une meilleure vision, compréhension.

Après cette première phase de montage, j’approfondirai le corpus filmique.

Nous voici juste au commencement.

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L’ascenseur

Jeudi soir.

Je sors du boulot, crevée. Je récupère mon fils chez une amie, et dans l’ascenseur, deux jeunes gens discutent CUT et musique de film. Intriguée, je leur demande si ils sont en montage ? Oui oui !

Nous échangeons alors quelques mots et me voici samedi après-midi devant leur timeline pour un visionnage. Le montage fonctionne bien. Un plan me chagrine car son rythme ralenti l’action. Je fais quelques suggestions, nous cherchons dans les rushes des plans plus serrés pour dynamiser l’ensemble, nous discutons. Beau moment d’échange, d’analyse et de partage.

Belle vie à votre court-métrage Flavien et Jérémie.

First date

Comme je le répète souvent à mes étudiants, ce que l’on nomme communément le derushage est une des étapes clés du montage.

Techniquement il s’agit du moment où l’on visionne les rushes pour la première fois, où l’on organise les plans, la matière, où l’on trie, catégorise, range et re-nomme.

C’est un travail personnel dans lequel rien ne doit venir parasiter nos premières impressions. Nous entrons dans une bulle, en osmose avec la machine, dans un état réceptif total.

Il s’agit de la rencontre. Comme ces premiers rendez-vous auxquels on va le cœur battant. Un moment forcement émouvant puisque sous nos yeux se déroule la mise en réelle d’un désir formulé à l’origine en mot. Un désir qui, pour prendre corps, à demandé du temps, de la passion, de la précision, et mobilisé toute une équipe au service du même idéal : le film à venir.

C’est un travail de longue haleine, parfois fastidieux, pendant lequel on peut passer des journées et des semaines à regarder, à recevoir. Intense car la plupart du temps on découvre émotions et savoirs dans le chaos du tournage, c’est à dire sans coupe ni chronologie.

Nous avons a faire à un ensemble d’empreintes émotionnelles qui nous traversent d’un coup, formant à la fois des impressions précises et une première vision globale.

Walter Murch dit à propos du derushage : « il n’y a qu’une seule première fois ». Je le crois aussi. Malgré toute mon aptitude à prendre du recul, à renouveller mon regard, la première fois où je regarde un plan est unique. Ensuite je le re-vois. C’est différent.

C’est pourquoi je note tout ce que je ressens ou ne ressens pas, comprend ou ne comprend pas lors de cette première vision. Il arrive souvent que trois ou quatre mois plus tard je me serve à nouveau de ces notes. De ce ressenti originel.

 

Entretien avec Milena Bochet

Je démarre une série d’entretiens avec des réalisateurs, questionnant leur travail dans la salle de montage. Pour ouvrir la série, un entretien avec Milena Bochet dont j’ai découvert le film « Cheveux rouges et café noir » à Lussas lors de la journée de la SCAM. Intriguée par la construction de son film, peu narratif, reposant sur une ambiance et des personnages, je suis allé interroger la réalisatrice sur son travail avec sa monteuse.

Cheveux rouges et café noir a obtenu la bourse Brouillon d’un rêve de la SCAM.

Emmanuelle Jay : Bonjour Milena. Merci de m’accorder ce moment pour parler de votre film « Cheveux rouges et café noir ». Combien de temps de montage avez vous eu/pris pour votre film ? Travaillez-vous toujours avec la même personne au montage ? Etait-ce une première collaboration ?

Milena Bochet : Nous avons eu 2 mois de montage image pour le film pour 16 heures de rushes. C’est la deuxième fois que je travaille avec Karima Saidi.  Elle a étudié à l’Insas dans la même école de cinéma que moi. Nous sommes devenues amies. Karima avait travaillé déjà pour mon film Vozar (tourné dans le même village rom). Je travaille aussi depuis longtemps avec le même caméraman qui connaît maintenant bien le village. Cela fait 11 ans à peu près que je connais ce village. Les personnes du film sont un peu ma famille.

EJ : Comment avez-vous procédé au montage ? Avez-vous commencé par des séquences clés ou bien aviez-vous une idée d’une chronologie que vous avez suivi ?

MB : Pour le montage, il y avait une ligne forte présente déjà dans l’écriture : le film devait être hanté par l’esprit de Vozarania. Du coup le film devait être ponctué par les séquences photos et super8 évoquant la présence-absence de l’ancêtre. C’était le leitmotiv du film. Ces séquences super 8 devaient aussi progressivement s’accélérer et rendre compte de plus en plus de  l’étrangeté du personnage de la grand-mère. Dans les séquences super8 des éléments reviennent et s’entremêlent à d’autres nouveaux… (dans les souvenirs c’est ce qui arrive souvent… quand on pense à quelqu’un disparu des images restent, d’autres s’ajoutent et donnent une couleur différentes à celles préexistantes…)

Ensuite j’ai procédé par un bout à bout de dialogues et de silences que j’ai collé sur le mur. Le film devait progresser sous forme de spirale (et non de diagonale). C’était ma volonté. La présence-absence de Vozarania qui revenait, permettait cette structure-là.

D’autre part il fallait aussi un équilibre entre les 4 femmes. Un équilibre aussi entre l’ancien et le nouveau village. C’était un peu un travail d’équilibriste…

EJ : C’est très intéressant une forme de spirale, pouvez-vous expliciter ?

MB : La spirale est intéressante car elle puise dans la matière pour la transformer et progresser, puis elle repuise dans cette matière pour la triturer et avancer, et ainsi de suite… donc il y a toujours quelque chose qui reste d’avant et quelque chose de nouveau qui s’ajoute.

J’avais aussi envie que le film avance de manière organique. Que les choses naissent par elles-mêmes et non qu’elles soient pré-annoncées. Que la terre et la boue soient présentes aussi.

EJ : Avez-vous l’habitude de travailler sur papier, sur le mur ? Quel intérêt y trouvez-vous ?

MB : Pour ce qui est de travailler sur le mur oui je le fais assez souvent… j’ai besoin de visualiser mes pensées, visualiser les séquences et la globalité du film… J’aime bien travailler aussi avec le son d’abord. Le son et les silences… de voir l’équilibre entre les deux… les moments où on doit respirer… un peu comme une composition de musique.

EJ : Le film a-t-il connu plusieurs formes ou grandes étapes ? Lesquelles ?

MB : Il y a eu effectivement plusieurs visions. Une étape plus dialoguée… peu à peu on a élagué, enlevé, éliminé, pour laisser respirer les images. Une séquence a été difficile à placer jusqu’à la fin, celle de la bible. Je voulais absolument qu’elle y soit, car elle raconte beaucoup de choses…La séquence de la nuit avec les enfants qui dorment et celle du réveil, dans une version précédente arrivait trop tôt… et avait moins de force car on ne connaissait pas encore les personnes…Elle était centrale pour moi et on a dû lui trouver une place juste et adéquate pour qu’elle soit forte.

EJ : Que pouvez-vous dire de la narration de votre film ? J’ai eu l’impression d’être en immersion avec vos personnages, était-ce une volonté ? Comment s’est construit le récit ?

MB : Pour ce qui est de l’immersion, de l’extrême proximité, oui c’était une volonté dès le tournage. Je voulais qu’on soit avec eux dans les cabanes. C’est un film sur la transmission, et la transmission cela se passe par la voix, par les gestes, par les regards, et par la proximité. Je voulais être dans ces gestes, dans ces voix, dans ces yeux…  Je ne voulais pas d’un film qui explique mais de personnes qui racontent, qui se racontent.

Le plus difficile pour moi a été la construction du début, avec la présentation des personnages. Une fois qu’on était dans la nuit avec les enfants, je me sentais plus libre…

Résumé du film : Cheveux rouges et café noir – Lussas 2012

Hermanovce. Slovaquie.

Un village rom au fond de la vallée. De vieilles baraques et de nouvelles en béton. Un esprit qui rôde. Celui de Vozarania. L’ancêtre qui continue à transmettre…de mère en fille. Quatre femmes Rom nous racontent leur quotidien à travers des gestes séculaires, au fil des mots qui voyagent à la frontière avec d’autres mondes… histoires de cheveux rouges et de café noir… transmission mais aussi oubli.

Cavale

De Ne le dis à personne de Guillaume Canet, je gardais le souvenir d’une très belle séquence de poursuite sur le périphérique. Je suis allé la re-chercher pour les cours de montage que je donne. Le plaisir à la revoyure est intact. Tout y est : narration, spacialisation, rythme, intensité… César du meilleur montage pour Hervé de Luze qui a su épouser la mise en scène assez osée pour sublimer la séquence.

Rentrée des classes

C’est la reprise de mes cours avec les étudiants de première année à l’Esec. J’inaugure un nouveau cours « Esthétique et méthodologie ».

Nous travaillons ensemble à une grande définition du montage à l’aide de mots clés. C’est intéressant. Chaque étudiant me donne sa définition du montage. « Processus créatif » « Assemblage d’image et de son » « Prolongement de la mise en scène après le tournage »… beaucoup de propositions, d’abord parcellaires, qui finissent par donner une bonne idée de la chose.

Je leur livre ma propre définition. Nous explorons les grands aspects du montage.

Certains étudiants confondent les « séquences » avec les « sélections de plans ». Je comprends qu’il s’agit d’une déformation langagière provoquée par le logiciel première qui nomme « séquence » chaque élément délimité par un point d’entrée et un point de sortie.

Nous parlons des différents type de raccords. J’insiste sur les raccords plastiques, graphiques et thématiques espeŕant susciter l’envie d’y faire appel dans leur prochaines productions.

La même question revint chaque année : « mais au final qui a raison ? Qui l’emporte ? qui décide ? Le monteur ou le réalisateur ? ». J’explique le cœur de mon métier, cette relation si particulière entre le réalisateur et le monteur. La troisième voie : celle du dialogue, de la réflexion commune, du respect et l’intérêt primordial pour l’œuvre. Servir le film. Servir les personnage. Travailler les émotions, les sensations.

à suivre…