Rushes à domicile

Tiens, quelque chose vient d’évoluer dans ma pratique.

Je constate que depuis deux films (une fiction et un documentaire), j’ai plaisir à regarder des rushes chez moi. C’est très nouveau. Je ne l’avais jamais fait auparavant.

Je me demande comment cela m’est venu et pourquoi j’aime bien le faire ?

C’est souvent le week-end que ça me prend. Est-ce l’envie de ne pas couper pendant deux jours ? Je ne crois pas, je ne suis pas une fanatique du travail 24/24. Est-ce l’envie de regarder autrement ? On s’en rapproche…

Chez moi, le rush est dans un autre paysage. Le mien. Il est hors du temps du travail. Hors de la machine. Il est là, il se déroule mais moi je peux bouger. Oui c’est ça, je bouge plus facilement (physiquement je veux dire), et le mouvement me donne un autre ancrage du rush en moi.

Je suis aussi beaucoup plus détendue. Je regarde à un moment que je choisi, pendant lequel je suis entièrement disponible.

Je note des impressions, des grandes lignes, des idées, des questionnements. Je suis dans une sensation globale, une pré-élaboration avant d’attaquer le rush pris dans les filets du logiciel.

C’est comme si c’était à la fois plus intime et plus distancié qu’en salle de montage.

Mais je ne ferai pas que ça. J’ai besoin de la salle de montage. J’ai besoin de voir des rushes avec ma réalisatrice pour échanger, parler, commencer à construire.

Ça reste occasionnel. Ça m’apporte une relation plus intime avec les personnages, peut-être comme si eux aussi pouvait connaître quelque chose de moi ?!

Je remarque que ce sont des souvenirs forts. Et le lendemain quand je reprend ces rushes en salle de montage, j’en ai déjà une pré-connaissance, très nébuleuse mais qui me guide.

Comme un « déjà-vu ». (Avec l’accent américain !)

Ariane, Lucie, Marc et les disparus

La première était une très belle femme. Elle était là, assise au café à côté de la réalisatrice. Je l’ai vu. C’était très étrange. Dans mon regard il y avait tout et dans le sien juste la surprise de voir mon immense sourire et ma bouche qui a prononcé avec enthousiasme « Ariane » !

Ariane était « le personnage » du film documentaire que j’avais monté l’année précédente. Autrement dit c’était elle. Et c’est parce qu’elle m’avait tellement touchée à travers l’écran (sur des heures et des heures de rushes) qu’il était si émouvant de la voir. Pour de vrai. A la fois si différente et pourtant elle.

En quelques secondes, la réalité et la fiction se sont télescopées avec fracas. « C’est elle, je la connais, elle me connaît, on s’est « aimé ». Ah non, c’est juste moi, elle ne sait rien. »

Elle ne sait pas que je connais ses petites rides délicates, sa respiration, la douceur de sa voix, son rire, les différentes manières dont elle attache ses cheveux.

Elle ne sait pas que j’ai pris soin d’elle, que je lui ai fabriqué une sœur jumelle et virtuelle, à son image, qui est certainement elle mais pas tout à fait.

Elle ne sait pas qu’elle vit quelque part en moi.

La seconde c’était Lucie. Ah non Johanna. Lucie c’est son personnage dans la fiction d’Hélène Joly. Du coup pour moi cette femme reste Lucie.

Comme souvent je la découvre à la projection du film. Elle est là. Je la vois d’abord de loin. Puis on me la présente. Moi je sais. Mais je ne dis rien. Je pense aux heures que j’ai passé à modeler ce qu’elle avait donné à la caméra. A Lucie.

Puis le film est projeté. « Lucie » vient me voir. Elle a cette même douceur. Cette même voix. Elle me dit merci. Elle voit tout le soin que j’ai mis dans le film et pour son personnage. Cela me touche. C’est la première fois qu’une petite complicité partagée existe par delà le film.

Maintenant j’attend de rencontrer Marc. Marc c’est spécial. Il m’a bouleversée. Je connais ses tics de langage. Je m’en amuse. Je le taquine à travers l’écran. Je le chambre. Je ris parce que des fois j’ai l’air d’une midinette, totalement charmée. J’ai toujours une idée de séquence pour montrer un peu plus de Marc. C’est devenu la blague. N’empêche que je me demande ce que ça va faire quand je vais le voir.

Et puis je n’ai pas parlé des gens que je « monte » et qui sont morts. J’ai toujours une émotion quand je l’apprend. Qu’ils soient mort avant ou pendant le montage. Les images deviennent particulières. On sait que cette personne ne verra pas ce qu’on est en train de faire et pourtant c’est elle.

Voilà ce m’apporte la salle de montage. De drôle de « rencontres » mais des rencontres pour sur.

Montage – en cours

Quand je l’ai rencontrée, elle n’avait qu’un mot à la bouche : « ambiance ». Et moi je lui disais toujours, mais « ambiance » c’est quoi ? Est-ce qu’on fait un film seulement sur de l' »ambiance » ? J’avais un peu peur.

Et puis on a regardé ses rushes. Et ce qui m’a frappée c’est l’émotion qui s’en dégageait. C’est rare de voir autant d’émotion à l’état brut dans des rushes. Et dans de nombreuses journées de tournage qui s’enchaînent sur les timelines de la table de montage.

Souvent cette émotion on la construit justement par le montage. Dans ses rushes il y avait déjà beaucoup de choses qui pré-existaient au montage.

A l’image de ces moments où musique et image sont déjà « montées » par la captation du réel.

Elle filme et monte autant avec ses yeux qu’avec ses oreilles. Et personne ne voudra croire que cette musique, ce son, c’est du IN. Et pourtant. C’est quasiment in-montable.

Elle filme dans le temps. Dans les longueurs. Dans les silences et dans les gestes. Dans les visages aussi. Et surtout dans les échanges.

Je crois qu’au fond c’est cela qui l’anime : filmer les liens, les relations, plus qu’une personne ou qu’un « personnage ».

Pour elle, rendre compte du lieu c’est rende compte des liens. Aussi on se fiche de voir plusieurs fois Bénédicte ou Claire ou Dédé, comme de connaître leur maladie, puisque ce qui compte c’est leur présence à cet instant T et ce qui se passe entre eux. La parole des patients de la clinique est d’ailleurs quasiment toujours collective.

Plus qu’une narration traditionnelle, elle cherche la pulsation, le rythme, et sans s’en rendre compte je pense, elle nous place à l’intérieur. Je serai garante de la structure finale. Et je me demande bien comment tout cela va s’articuler, sans avoir aucun doute.

C’est étonnant car au fond le discours se construit « tout seul ». Si on essaye d’imposer quelque chose cela ne marche pas. Ce sont les présences et les alchimies entre le fond et la forme qui construisent et qui nous guident. Et tout s’intercale, se nourrit, se complète.

C’est une contemplation toujours active puisque ce qui lui plait c’est le processus. Processus de travail, mouvement de la nature, jeux des enfants, déambulations.

Le film sera certainement un long fil d’Ariane (nom d’un personnage du film), léger, aérien, musical, flottant, jamais rompu.

Enfin, ses rushes sont à la fois faciles, fascinants et très difficiles – épuisants. On a du mal à tenir les longues journées compte tenu de leur densité : cinématographique et surtout émotionnelle. Le contenu et l’aspect distillé est parfois éreintant. C’est un travail de longue haleine mais on avance bien et dans les temps.

Les limites de la machine et le retour au papier

Pour la première fois j’expérimente le travail sur un tableau. Je veux dire un grand tableau, comme un tableau d’école.

Cela m’intéresse d’ailleurs de croiser nos pratiques si d’autres monteurs l’utilisent. Pourquoi ? Comment ?

Devant l’immensité de la matière sur le documentaire d’Anaelle Godard (70h de rushes, 10 entretiens…), je ne vois qu’une solution pour donner un peu de concret à tout ça, et faire un bilan du derushage : coller des post-it.

Une manière d’inscrire les choses et de pouvoir regarder un ensemble.

Faire le bilan des séquences clés. Étudier nos points d’accords et de désaccords. Analyser nos sensations.

Les jaunes pour les séquences « en béton armé », les roses pour les entretiens, les verts pour les séquences secondaires ou de transitions.

Puis on reclasse tout à la fin par grandes catégories : lieux / personnages / déambulations / événements.

Ainsi on colle et on décolle. On insert. On coupe. On remplace. Et on parle… Une répétition générale en quelque sorte.

Note pour plus tard : il faudrait interroger les monteurs sur l’utilisation des outils secondaires que sont le papier, les cahiers, les tableaux, les colonnes, les stabilos, les transcriptions… Quid des différentes méthodologies de travail ? Et pour quels projets ?

Fin du montage « image »

Pour découvrir l’ensemble des articles consacrés au montage du court-métrage A travers Lucie réalisé par Hélène Joly, c’est ici.

Nous venons de terminer le montage image du film court d’Hélène Joly. Le film fait 18 minutes.

Nous avons changé le début du film jusqu’au dernier moment en ajoutant un plan, un texte off et le carton titre du film. Le calage de ces trois éléments a pris un certain temps. C’est seulement le dernier jour qu’une inversion du montage de cette introduction a enfin permis la fluidité. Je suis toujours surprise de constater à quel point de « petits » changements donnent de « grands » bouleversements. D’un coup, c’est là. Avant, c’était bricolé.

Nous avons passé du temps lors de nos dernières séances de travail sur les parties dialoguées du film. Ce n’est pas évident de faire fonctionner un champ / contre champ. Il faut atteindre l’émotion, reconstruire le temps et les liens qui unissent les personnages.

Dans un champ / contre champ il faut tout re-fabriquer, à commencer par la continuité qu’il faut redonner à partir de plusieurs prises : le champ sur l’un, le contre champ sur l’autre. Il faut marier les plans, les faire se répondre, tout en donnant un aspect fluide. Il faut atteindre le naturel alors qu’on est en face du contraire : des prises uniques tournées dans des temps différents.

Un champ / contre champ c’est des centaines d’assemblages possibles et une multitude de choix de coupe. Des combinaisons multiples dont le changement d’une prise se répercute sur toutes celles qui suivent, tel un jeu de dominos. Quelques images de trop sur un regard change l’intention de jeu. Bref, nous avons beaucoup cherché.

Nous avons trouvé la plupart des solutions en coupant des petits morceaux de texte. En enlevant une phrase parce qu’elle était redondante avec le jeu de la comédienne, et qu’on privilégie l’émotion jouée à l’émotion racontée. En supprimant un morceau de texte parce qu’il créait une incohérence dans la construction de notre personnage. En renonçant à un passage jugé alors trop littéraire.

Certaines lignes de texte ont besoin d’être écrites sur papier, besoin d’être tournées, pour finalement être coupées. Elles existent malgré tout dans le hors champ des plans, dans le hors champ du film. Si Hélène ne les avait pas écrites et tournées, les comédiennes n’aurait peut-être pas aussi bien compris leur personnage, elles n’auraient pas dit les phrases suivantes avec cette émotion particulière.

Et puis la fin du montage veut aussi dire la fin d’un moment intense de travail. On sait que les relations fortes perdurent aux films, mais on sait aussi que la nostalgie du temps de montage existe.

Pour découvrir l’ensemble des articles consacrés au montage du court-métrage A travers Lucie réalisé par Hélène Joly, c’est ici.

Capture d’écran 2013-04-06 à 12.08.41

L’émotion doit toujours être en mouvement

Lors des mes interventions avec les étudiants et en particulier lors des débriefs (lorsque nous analysons leur proposition de montage) je m’arrête souvent sur les notions suivantes : il faut faire en sorte que le récit avance toujours, que chaque plan apporte quelque chose de nouveau, qu’on ait pas ce sentiment de « retour en arrière ». C’est bien de chercher à toujours faire grimper l’intensité plutôt que de la laisser stagner. J’encourage les coupes franches en pleine dramaturgie, en plein mouvement de l’émotion, c’est tellement plus fort.

Toute ces principes me guident aussi dans mon travail et me permettent d’aller vite.

Au hasard de mes navigations sur le web, je suis tombée sur le blog de Karen Pearlman, monteuse et théoricienne australienne, également auteure de Cutting Rhythms, Shaping the Film Edit. Elle aborde dans son livre les questions de rythme au montage, notamment par le prisme de la danse et de la chorégraphie (son premier métier).

Un de ses post a réveillé ces notions d’écriture que j’applique maintenant sans même m’en rendre compte. Avec son aimable autorisation, je publie en français (traduction faite maison avec quelques coupes) une partie de son post Keeping Emotions Moving.

4133_dzenis_pearlman« Pour paraphraser Woody Allen dans de la fin de Annie Hall, un moment d’émotion c’est comme un requin – il doit continuer à aller de l’avant ou il meurt.

Pour un monteur cela signifie qu’on ne peut pas répéter un moment d’émotion sans le tuer ! On peut le soutenir, mais ça c’est autre chose. L’émotion doit toujours être en mouvement.

Pour garder l’émotion en mouvement, il faut garder les personnages en mouvement vers leurs objectifs. Qu’est-ce que ces personnages veulent ? (ce sont leurs objectifs) et que vont-ils faire pour l’obtenir ? (ce sont leurs actions). Les acteurs font des actions pour atteindre les objectifs, mais si l’action ne fonctionne pas ils se déplacent, ils changent de tactique – c’est ce qu’on appelle un « beat » (battement). 

Où sont les « beats » ? C’est le battement d’un acteur qui nous offre un point de coupe. Voici un exemple :

Un couple : la femme veut s’en aller et l’homme veut qu’elle reste. Son objectif à elle est de s’éloigner, son objectif à lui est de la garder. Qu’est-ce que chacun d’entre eux va faire pour obtenir ce qu’ils veulent ? On peut voir que tout cela se passe dans leur façon de parler – l’intonation, la force, la vitesse et le mouvement des corps – la posture, la gestuelle, l’énergie du mouvement. Regardons et écoutons la façon dont ils se déplacent et se regardent, en écoutant le mouvement de l’émotion.

Il demande. Couper. Elle esquive. Retour sur lui – que fait-il quand elle esquive ? Il a un rythme, il change son action en se demandant ce qui n’a pas fonctionné, alors il essaie de la cajoler, et ainsi de suite. Notre travail en tant que monteur est de garder les émotions en mouvementS’il demande, elle esquive et il demande à nouveau (répétitions), la scène meurt. Il demande, elle esquive, il cajole – maintenant, la scène est en mouvement, il change parce que ses actions à elle ont un effet sur lui. »

Karen Pearlman

Premier regard extérieur

Nous travaillons avec Anaëlle Godard depuis trois semaines. Nous avons monté et assemblé sept séquences, afin de tester les grands principes d’écriture du film. Nous avons pris ce qui nous semblait le meilleur et avons cherché une forme cohérente.

Nous en sommes à ce moment où, après trois semaines d’expérimentation, de tâtonnement, de réflexions, de création, nous dévoilons aux yeux d’un autre ce premier morceau de montage.

Autant dire que toutes les deux, la réalisatrice et moi, on n’en mène pas large. On le sait, c’est fort. On le sait, c’est là. Et pourtant, le fait de sortir de notre confinement, de faire valider nos perceptions par celle d’un tiers est un moment que l’on appréhende.

Est-ce trop démonstratif ? Trop contemplatif ? A-t-on suffisamment bien distillées les informations nécessaires ? La poésie fonctionne-t-elle ?

Quand on fait un film, on le fait avant tout pour « l’autre », le spectateur, et cette épreuve du premier regard extérieur est un moment fort.

Les intentions seront-elles transmises ? Les effets narratifs et émotionnels se produiront-ils ?

Le visionnage se passe. Les mots sont positifs. Ça fonctionne bien. Il semblerait qu’on en ait plutôt légèrement trop dit que pas assez (mon obsession de la natation, des clés a donner).

Quelques questions de dosage. Quelques plans trop beaux (bah oui facile de se faire avoir par de la trop belle matière). Tout cela est évident. Nous corrigeons. C’est plaisant. On gagne en puissance et en dramaturgie.

Carnet de montage #1 – documentaire / post précédant Pause

Marc, Claire et les autres

Je viens (donc) de commencer à travailler sur le film d’Anaëlle Godard un documentaire de création de 90 minutes. Cinéma direct et entretiens, tout ce que j’aime.

A l’issu de cette première semaine de travail, j’avais envie de parler de ce moment où le film « s’installe » en nous. Où il s’enroule et s’enracine. Insidieusement, malicieusement, délicatement.

Une semaine seulement que je travaille avec A. et déjà ses images et ses « personnages » s’immiscent dans mes pensées. Ils investissent mes conversations, me rendent visite dans mon sommeil.

Les gens qu’elle a filmés, avec amour et tendresse, je semble maintenant les connaître. Je pense à eux en faisant mes courses. J’ai déjà l’impression d’avoir un lien intime avec eux, même si il est tout a fait partiel et virtuel.

Cette chose je l’ai déjà vécu. Avec Françoise (Dolto) et Simone (Lagrange). Je sais que cette empathie va grandir, que ce petit monde va m’habiter le temps du montage et bien plus encore.

Ces « rencontres » sont un des nombreux plaisirs de mon métier.

Capture d’écran 2013-02-10 à 17.33.35

Carnet de montage #1 – documentaire / post précédant Commencement