Ariane, Lucie, Marc et les disparus

La première était une très belle femme. Elle était là, assise au café à côté de la réalisatrice. Je l’ai vu. C’était très étrange. Dans mon regard il y avait tout et dans le sien juste la surprise de voir mon immense sourire et ma bouche qui a prononcé avec enthousiasme « Ariane » !

Ariane était « le personnage » du film documentaire que j’avais monté l’année précédente. Autrement dit c’était elle. Et c’est parce qu’elle m’avait tellement touchée à travers l’écran (sur des heures et des heures de rushes) qu’il était si émouvant de la voir. Pour de vrai. A la fois si différente et pourtant elle.

En quelques secondes, la réalité et la fiction se sont télescopées avec fracas. « C’est elle, je la connais, elle me connaît, on s’est « aimé ». Ah non, c’est juste moi, elle ne sait rien. »

Elle ne sait pas que je connais ses petites rides délicates, sa respiration, la douceur de sa voix, son rire, les différentes manières dont elle attache ses cheveux.

Elle ne sait pas que j’ai pris soin d’elle, que je lui ai fabriqué une sœur jumelle et virtuelle, à son image, qui est certainement elle mais pas tout à fait.

Elle ne sait pas qu’elle vit quelque part en moi.

La seconde c’était Lucie. Ah non Johanna. Lucie c’est son personnage dans la fiction d’Hélène Joly. Du coup pour moi cette femme reste Lucie.

Comme souvent je la découvre à la projection du film. Elle est là. Je la vois d’abord de loin. Puis on me la présente. Moi je sais. Mais je ne dis rien. Je pense aux heures que j’ai passé à modeler ce qu’elle avait donné à la caméra. A Lucie.

Puis le film est projeté. « Lucie » vient me voir. Elle a cette même douceur. Cette même voix. Elle me dit merci. Elle voit tout le soin que j’ai mis dans le film et pour son personnage. Cela me touche. C’est la première fois qu’une petite complicité partagée existe par delà le film.

Maintenant j’attend de rencontrer Marc. Marc c’est spécial. Il m’a bouleversée. Je connais ses tics de langage. Je m’en amuse. Je le taquine à travers l’écran. Je le chambre. Je ris parce que des fois j’ai l’air d’une midinette, totalement charmée. J’ai toujours une idée de séquence pour montrer un peu plus de Marc. C’est devenu la blague. N’empêche que je me demande ce que ça va faire quand je vais le voir.

Et puis je n’ai pas parlé des gens que je « monte » et qui sont morts. J’ai toujours une émotion quand je l’apprend. Qu’ils soient mort avant ou pendant le montage. Les images deviennent particulières. On sait que cette personne ne verra pas ce qu’on est en train de faire et pourtant c’est elle.

Voilà ce m’apporte la salle de montage. De drôle de « rencontres » mais des rencontres pour sur.

Fin du montage « image »

Pour découvrir l’ensemble des articles consacrés au montage du court-métrage A travers Lucie réalisé par Hélène Joly, c’est ici.

Nous venons de terminer le montage image du film court d’Hélène Joly. Le film fait 18 minutes.

Nous avons changé le début du film jusqu’au dernier moment en ajoutant un plan, un texte off et le carton titre du film. Le calage de ces trois éléments a pris un certain temps. C’est seulement le dernier jour qu’une inversion du montage de cette introduction a enfin permis la fluidité. Je suis toujours surprise de constater à quel point de « petits » changements donnent de « grands » bouleversements. D’un coup, c’est là. Avant, c’était bricolé.

Nous avons passé du temps lors de nos dernières séances de travail sur les parties dialoguées du film. Ce n’est pas évident de faire fonctionner un champ / contre champ. Il faut atteindre l’émotion, reconstruire le temps et les liens qui unissent les personnages.

Dans un champ / contre champ il faut tout re-fabriquer, à commencer par la continuité qu’il faut redonner à partir de plusieurs prises : le champ sur l’un, le contre champ sur l’autre. Il faut marier les plans, les faire se répondre, tout en donnant un aspect fluide. Il faut atteindre le naturel alors qu’on est en face du contraire : des prises uniques tournées dans des temps différents.

Un champ / contre champ c’est des centaines d’assemblages possibles et une multitude de choix de coupe. Des combinaisons multiples dont le changement d’une prise se répercute sur toutes celles qui suivent, tel un jeu de dominos. Quelques images de trop sur un regard change l’intention de jeu. Bref, nous avons beaucoup cherché.

Nous avons trouvé la plupart des solutions en coupant des petits morceaux de texte. En enlevant une phrase parce qu’elle était redondante avec le jeu de la comédienne, et qu’on privilégie l’émotion jouée à l’émotion racontée. En supprimant un morceau de texte parce qu’il créait une incohérence dans la construction de notre personnage. En renonçant à un passage jugé alors trop littéraire.

Certaines lignes de texte ont besoin d’être écrites sur papier, besoin d’être tournées, pour finalement être coupées. Elles existent malgré tout dans le hors champ des plans, dans le hors champ du film. Si Hélène ne les avait pas écrites et tournées, les comédiennes n’aurait peut-être pas aussi bien compris leur personnage, elles n’auraient pas dit les phrases suivantes avec cette émotion particulière.

Et puis la fin du montage veut aussi dire la fin d’un moment intense de travail. On sait que les relations fortes perdurent aux films, mais on sait aussi que la nostalgie du temps de montage existe.

Pour découvrir l’ensemble des articles consacrés au montage du court-métrage A travers Lucie réalisé par Hélène Joly, c’est ici.

Capture d’écran 2013-04-06 à 12.08.41