Entretien avec Milena Bochet

Je démarre une série d’entretiens avec des réalisateurs, questionnant leur travail dans la salle de montage. Pour ouvrir la série, un entretien avec Milena Bochet dont j’ai découvert le film « Cheveux rouges et café noir » à Lussas lors de la journée de la SCAM. Intriguée par la construction de son film, peu narratif, reposant sur une ambiance et des personnages, je suis allé interroger la réalisatrice sur son travail avec sa monteuse.

Cheveux rouges et café noir a obtenu la bourse Brouillon d’un rêve de la SCAM.

Emmanuelle Jay : Bonjour Milena. Merci de m’accorder ce moment pour parler de votre film « Cheveux rouges et café noir ». Combien de temps de montage avez vous eu/pris pour votre film ? Travaillez-vous toujours avec la même personne au montage ? Etait-ce une première collaboration ?

Milena Bochet : Nous avons eu 2 mois de montage image pour le film pour 16 heures de rushes. C’est la deuxième fois que je travaille avec Karima Saidi.  Elle a étudié à l’Insas dans la même école de cinéma que moi. Nous sommes devenues amies. Karima avait travaillé déjà pour mon film Vozar (tourné dans le même village rom). Je travaille aussi depuis longtemps avec le même caméraman qui connaît maintenant bien le village. Cela fait 11 ans à peu près que je connais ce village. Les personnes du film sont un peu ma famille.

EJ : Comment avez-vous procédé au montage ? Avez-vous commencé par des séquences clés ou bien aviez-vous une idée d’une chronologie que vous avez suivi ?

MB : Pour le montage, il y avait une ligne forte présente déjà dans l’écriture : le film devait être hanté par l’esprit de Vozarania. Du coup le film devait être ponctué par les séquences photos et super8 évoquant la présence-absence de l’ancêtre. C’était le leitmotiv du film. Ces séquences super 8 devaient aussi progressivement s’accélérer et rendre compte de plus en plus de  l’étrangeté du personnage de la grand-mère. Dans les séquences super8 des éléments reviennent et s’entremêlent à d’autres nouveaux… (dans les souvenirs c’est ce qui arrive souvent… quand on pense à quelqu’un disparu des images restent, d’autres s’ajoutent et donnent une couleur différentes à celles préexistantes…)

Ensuite j’ai procédé par un bout à bout de dialogues et de silences que j’ai collé sur le mur. Le film devait progresser sous forme de spirale (et non de diagonale). C’était ma volonté. La présence-absence de Vozarania qui revenait, permettait cette structure-là.

D’autre part il fallait aussi un équilibre entre les 4 femmes. Un équilibre aussi entre l’ancien et le nouveau village. C’était un peu un travail d’équilibriste…

EJ : C’est très intéressant une forme de spirale, pouvez-vous expliciter ?

MB : La spirale est intéressante car elle puise dans la matière pour la transformer et progresser, puis elle repuise dans cette matière pour la triturer et avancer, et ainsi de suite… donc il y a toujours quelque chose qui reste d’avant et quelque chose de nouveau qui s’ajoute.

J’avais aussi envie que le film avance de manière organique. Que les choses naissent par elles-mêmes et non qu’elles soient pré-annoncées. Que la terre et la boue soient présentes aussi.

EJ : Avez-vous l’habitude de travailler sur papier, sur le mur ? Quel intérêt y trouvez-vous ?

MB : Pour ce qui est de travailler sur le mur oui je le fais assez souvent… j’ai besoin de visualiser mes pensées, visualiser les séquences et la globalité du film… J’aime bien travailler aussi avec le son d’abord. Le son et les silences… de voir l’équilibre entre les deux… les moments où on doit respirer… un peu comme une composition de musique.

EJ : Le film a-t-il connu plusieurs formes ou grandes étapes ? Lesquelles ?

MB : Il y a eu effectivement plusieurs visions. Une étape plus dialoguée… peu à peu on a élagué, enlevé, éliminé, pour laisser respirer les images. Une séquence a été difficile à placer jusqu’à la fin, celle de la bible. Je voulais absolument qu’elle y soit, car elle raconte beaucoup de choses…La séquence de la nuit avec les enfants qui dorment et celle du réveil, dans une version précédente arrivait trop tôt… et avait moins de force car on ne connaissait pas encore les personnes…Elle était centrale pour moi et on a dû lui trouver une place juste et adéquate pour qu’elle soit forte.

EJ : Que pouvez-vous dire de la narration de votre film ? J’ai eu l’impression d’être en immersion avec vos personnages, était-ce une volonté ? Comment s’est construit le récit ?

MB : Pour ce qui est de l’immersion, de l’extrême proximité, oui c’était une volonté dès le tournage. Je voulais qu’on soit avec eux dans les cabanes. C’est un film sur la transmission, et la transmission cela se passe par la voix, par les gestes, par les regards, et par la proximité. Je voulais être dans ces gestes, dans ces voix, dans ces yeux…  Je ne voulais pas d’un film qui explique mais de personnes qui racontent, qui se racontent.

Le plus difficile pour moi a été la construction du début, avec la présentation des personnages. Une fois qu’on était dans la nuit avec les enfants, je me sentais plus libre…

Résumé du film : Cheveux rouges et café noir – Lussas 2012

Hermanovce. Slovaquie.

Un village rom au fond de la vallée. De vieilles baraques et de nouvelles en béton. Un esprit qui rôde. Celui de Vozarania. L’ancêtre qui continue à transmettre…de mère en fille. Quatre femmes Rom nous racontent leur quotidien à travers des gestes séculaires, au fil des mots qui voyagent à la frontière avec d’autres mondes… histoires de cheveux rouges et de café noir… transmission mais aussi oubli.

Publicités

Une réflexion sur “Entretien avec Milena Bochet

  1. Pingback: Constellation | Journal d'une monteuse

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s