L’esthétique de la maladresse

Au cinéma, comme dans la vie, la maladresse c’est touchant (ou énervant !). Dans tous les cas, ça génère des émotions. Et c’est aussi quelque chose qui se défend au montage.

"Si c’est beau, même si c’est fragile, et oui on va le monter".
(Hélène : ton petit gars sous la pluie).

EXTRAIT du livre : L’ESTHÉTIQUE DE LA MALADRESSE AU CINÉMA de Sarah Leperchey.

"C’est un goût personnel qui m’avait donné envie, au départ, de travailler sur des films boiteux, un peu raides ou brouillons, gauches, inachevés. J’ai découvert une vaste constellation d’oeuvres reliées par des similitudes transhistoriques, à partir desquelles j’ai cherché à définir et caractériser ce que j’appelais une esthétique de la maladresse. Au cours de cette recherche, je me suis aperçue que mes réflexions permettaient d’éclairer l’un des enjeux du cinéma contemporain – ou comment lutter contre l’ "effet-télévision". En montrant que ça échappe, la maladresse recrée un écart, dénonce le règne du tout-visible ; en désignant l’image comme captation, comme prise de vue, la maladresse réaffirme le lien entre le cinéma et le monde, et nous redonne accès à l’univers sensible qui nous entoure."

 

On enlève l’échafaudage

C’est marrant cette étape du travail où l’on enlève "l’échafaudage". Où l’on fait tomber les plans qui étaient là comme des piliers de soutien à la structure.

Maintenant que le film se tient debout dans son ensemble, (en partie grâce ces plans), on peut les retirer.

C’est un peu comme le jeu des mikados. Parfois ça tangue trop, alors on les remet. Mais peut-être moins longs ou coupés différemment.

On enlève, on retire, pour mieux donner à voir ce qui le plus précieux, le plus unique, le plus singulier, que chaque plan soit "signifiant" et à sa bonne place.

Le cimetière

Et si on faisait un cimetière ?

Un cimetière de beaux plans, de plans rejetés, de plans qui n’ont pas trouvés leur place, de plans qui seront d’éternels regrets ?

Une timeline sur laquelle on les déposerait avec respect et affection. Une timeline qui nous aiderait au deuil. Une timeline qui les empêcherait de tomber dans l’oubli définitif de la salle de montage.

"Pas assez fort, trop ressemblant, trop etrange, trop nombreux…" Les plans meurent. Ils ne sont pas montés. Et pourtant on les a aimé, on les a regardé, on les a désiré, on les a intégré au film avant de les faire sortir…. Certains ont ressuscité, d’autres sont mort plusieurs fois. Ça va, ça vient, c’est remis en question, repêché de dernière minute à la veille d’un visionnage.

Est-ce qu’un cimetière aiderait à mettre un peu de distance, et à lâcher plus facilement ?

Il m’arrive de faire des timelines que j’appelle "catalogue" dans lesquelles je range les plans en attente de trouver leur bonne place dans le récit. On s’y réfère. C’est rassurant de les savoir là, pas loin, presque montés mais pas encore…

Quand la fin du montage approche ces catalogues ressemblent de plus en plus à des cimetières dans lesquelles on vient s’assurer que vraiment non, pour une raison à chaque fois bien identifiée, ils ne feront pas parti du film.

"Plus long sur le chat dans la brume"

Nous enchaînons les visionnages de travail en ce moment. Un 90 minutes qui en fait 120 pour l’instant. Chaque vision est précieuse. Il ne faut ni s’user, ni s’économiser de trop.

À chaque projection on note rapidement pendant le film toutes les petites (ou grandes) choses à retravailler. On n’arrête jamais le déroulé du film pour en percevoir l’aspect rythmique et global.

Ces notes de travail, rapidement griffonnées, n’ont de sens et d’intérêt que pour la personne qui les prends et qui retravaille dans la foulée. Quelques jours plus tard, elle deviennent vide de sens, totalement incompréhensibles.

Ce soir leur étrangeté m’apparaît. Aussi, j’ai eu envie de les recopier ici, pour ce qu’elles ont d’unique et d’absconse.

Visionnage du 17 juin 2014

- plan de suivi des chevaux, en prendre un autre. Celui des sous bois ensoleillé ?
- fondu Olivier avant carton à faire
- flûte qui traine sous Leila ??!
- plan tracteur ? Trop court ? En trop ? Mix trop fort ?
- remplacer séquence 15 août par rail + piano + Aulde
- "décembre" couper le plan après
- plus long sur le chat dans la brume
- "atelier" couper là
- "mode de fonctionnement" couper ici
- coller le off sous Jaques
- "ça va de soi" en off
- mixer le son des deux espaces
- basculer l’enfant après Mathias
- lecture feuille de jour à rallonger + amorcer la parole
- juste le plan de Claude ?
- Clara : revenir à l’ancienne version
- bordel de son sous Renaud
- "tout seul" mixage
- "prend-le" plus long
- décaler le son du piano
- séquence neige à la poubelle
- plus long sur vélo
- le cèdre plus tôt
- baisser le son cadeau
- voix plus rapide sous cheval

Précieux silence

Le silence est une des matières du montage.

On monte le silence.

Jamais de vide, de trou, mais bien du silence, choisi, monté, assez souvent re-créé de toutes pièces.

Du silence pour faire une pause, du silence pour respirer, du silence pour mieux entendre.

Parfois je fabrique du silence. Parfois j’invente des silences. Parfois j’en enlève simplement.

Me voilà petite ouvrière, petite couturière, à rapiécer des morceaux de silence pour en former un plus grand. Je le couds, le compose, en lui créant de petits événements sonores. Parfois je fais se terminer le vent pour laisser la place au silence de fin de journée. Parfois je ferme les yeux pour comparer plusieurs silences.

J’aimerai souvent avoir pleins de silence à ma disposition. Mais le silence est capricieux. Il n’est jamais le même. Et il n’est que très rarement silencieux ! Il nous arrive souvent de remplacer un silence qui ne s’entend pas assez. Car le silence c’est aussi une sensation, il doit donc "s’entendre". Drôle de paradoxe.

Parfois j’en met trop, parfois je suis flemmarde et je recopie des morceaux pour faire des boucles. Puis je regrette et repars à la pêche. La pêche au silence.

Petite fabrique du temps suspendu.

Musique et montage

Je me demande d’où vient le plaisir que j’ai à monter des séquences dans lesquelles se trouve de la musique filmée. Ou tout simplement à monter, penser, et travailler la musique même quand elle ne pré-existe pas dans la situation filmée.

En quoi la musique nous inspire-t-elle autant nous les monteurs ? J’ai un collègue qui les utilise volontiers pour structurer ces séquences avant de les enlever.

Ce qui me plait à moi c’est quand la musique devient une ligne de parole. Quand elle devient autonome et qu’elle prend le relai d’un autre discours.

Je la perçois physiquement et mentalement comme une ligne ondulée, qui fait des circonvolutions et traverse les plans. Leur donnant une nouvelle dimension. Ou plutôt venant révéler quelque chose, plus difficilement perceptible sans la musique.

Je cherche la sensation de symbiose entre la mélodie musicale et la mélodie des images. La pulsation commune. Un peu comme si l’image et la note formaient un accord. Il faut qu’il y ait en même temps dissonance et résonance.

C’est compliqué à décrire. Mais la musique est puissante. Elle appelle parfois des plans précis. Parfois elle est le fondement même de la séquence.

Je me souviens d’une des premières séquences que j’ai monté seule pour la proposer au réalisateur avec lequel je travaillais sur mon tout premier film. C’était justement une séquence que j’avais travaillée musicalement.

Il s’agissait d’une discussion entre une assistante sociale, une éducatrice et une enfant. Les plans étaient lumineux, baignés de soleil, les regards des unes et des autres si présents et si doux. Sans que je me souvienne pourquoi ni comment, j’ai supprimé entièrement le son et posé un prélude de Bach sur 4 plans. On y voyait ces deux femmes remuer les lèvres et dire des choses à cette enfant dont l’attention était entière.

Elles lui disaient la musique. Elles lui parlaient ce langage des notes : douces, graves, mélodiques, sensibles, ponctués, posées. Cette séquence était en fin de film, alors qu’on avait déjà quelque part en nous-spectateur ce genre de parole. On pouvait se figurer.

Les problèmes de maths de mon enfance

Ah ! Que c’est énervant quand on cale sur l’assemblage de quelques plans entre deux séquences. On a beau y passer plusieurs heures, ça résiste. Rien y fait. On ne "trouve" pas.

Pourtant j’essaie plusieurs pistes. Mais c’est soit trop explicite. Soit trop narratif. Soit trop ennuyeux, mou, décevant. Pas à la hauteur. Pas dans la rythmique. Dénué de sens. Trop cut. Bref. Ça ne va pas.

Ce qu’on veut nous c’est un pont. Quelque chose qui clôt et quelque chose qui redonne l’impulsion d’un départ. Peut être est-ce cela qui est incompatible ? Peut être faut-il chercher plus d’ellipse ? De rupture ? Peut être que le son pourrait nous aider ?

Et bien tant pis. On va faire comme avec les devoirs de mathématiques. On va sauter et y revenir plus tard.

Je laisse volontairement un beau trou dans le montage. On y reviendra plus tard. Nourries du prochain travail plus en amont du film.

Ce n’est pas le moment pour ce passage. Ça viendra.

Mais voilà que, sur mon trajet du retour dans le métro, mon esprit s’obstine. Ça cogite. Ça assemble, ça analyse. À distance, je monte virtuellement dans ma tête. On dirait le processeur d’un ordinateur qui effectuerait tri, recherche et simulation.

Et paf ! Quelque chose surgit. Une idée. Beaucoup plus simple que tout ce qui avait été exploré.

A tester. Demain.

Je peux dormir sur mes deux oreilles. J’ai quand même une piste !

Ariane, Lucie, Marc et les disparus

La première était une très belle femme. Elle était là, assise au café à côté de la réalisatrice. Je l’ai vu. C’était très étrange. Dans mon regard il y avait tout et dans le sien juste la surprise de voir mon immense sourire et ma bouche qui a prononcé avec enthousiasme "Ariane" !

Ariane était "le personnage" du film documentaire que j’avais monté l’année précédente. Autrement dit c’était elle. Et c’est parce qu’elle m’avait tellement touchée à travers l’écran (sur des heures et des heures de rushes) qu’il était si émouvant de la voir. Pour de vrai. A la fois si différente et pourtant elle.

En quelques secondes, la réalité et la fiction se sont télescopées avec fracas. "C’est elle, je la connais, elle me connaît, on s’est "aimé". Ah non, c’est juste moi, elle ne sait rien."

Elle ne sait pas que je connais ses petites rides délicates, sa respiration, la douceur de sa voix, son rire, les différentes manières dont elle attache ses cheveux.

Elle ne sait pas que j’ai pris soin d’elle, que je lui ai fabriqué une sœur jumelle et virtuelle, à son image, qui est certainement elle mais pas tout à fait.

Elle ne sait pas qu’elle vit quelque part en moi.

La seconde c’était Lucie. Ah non Johanna. Lucie c’est son personnage dans la fiction d’Hélène Joly. Du coup pour moi cette femme reste Lucie.

Comme souvent je la découvre à la projection du film. Elle est là. Je la vois d’abord de loin. Puis on me la présente. Moi je sais. Mais je ne dis rien. Je pense aux heures que j’ai passé à modeler ce qu’elle avait donné à la caméra. A Lucie.

Puis le film est projeté. "Lucie" vient me voir. Elle a cette même douceur. Cette même voix. Elle me dit merci. Elle voit tout le soin que j’ai mis dans le film et pour son personnage. Cela me touche. C’est la première fois qu’une petite complicité partagée existe par delà le film.

Maintenant j’attend de rencontrer Marc. Marc c’est spécial. Il m’a bouleversée. Je connais ses tics de langage. Je m’en amuse. Je le taquine à travers l’écran. Je le chambre. Je ris parce que des fois j’ai l’air d’une midinette, totalement charmée. J’ai toujours une idée de séquence pour montrer un peu plus de Marc. C’est devenu la blague. N’empêche que je me demande ce que ça va faire quand je vais le voir.

Et puis je n’ai pas parlé des gens que je "monte" et qui sont morts. J’ai toujours une émotion quand je l’apprend. Qu’ils soient mort avant ou pendant le montage. Les images deviennent particulières. On sait que cette personne ne verra pas ce qu’on est en train de faire et pourtant c’est elle.

Voilà ce m’apporte la salle de montage. De drôle de "rencontres" mais des rencontres pour sur.

La confiance

Après l’intuition et le doute, j’aimerai parler de la confiance.

Il n’y a rien de pire je crois que de perdre confiance. Et quand les difficultés arrivent, il faut lutter contre ça.

Qu’est-ce qui amène à la perte de confiance ? C’est justement de trop mettre à l’épreuve son intuition. Une intuition trop contrariée ne fonctionne plus ou fonctionne mal. Parce qu’en étant "coupée" trop tôt dans son élan, elle ne peut plus éprouver la validation et donc elle ne guide plus. Ou guide mal.

Il est très important de retrouver cette dynamique d’échange entre les rushes, les intuitions, et les validations. Sinon c’est l’impasse.

Je sors d’une impasse. Parce que mon intuition avait été malmenée, et parce que je ne l’écoutais plus assez, nous avons pédalé dans la semoule. Nous nous sommes communiqué la peur, la défiance.

Quand un réalisateur se met à trop douter, ou à se fermer sur des positions, à ne plus guider, à ne plus entendre lui non plus la confiance qu’on lui porte et qu’on porte à son travail, les dégâts sont les même. On est tous perdu. Plus de boussole, plus d’assise, trop de possible, plus d’horizon ou trop d’horizon… Il faut un cap.

Il semblerai donc que faire un film nécessite une grande qualité d’écoute (de soi, de l’autre, du film) et de confiance partagée (je sais pourquoi je travaille avec toi) essentielles à la mise en œuvre. Qui peuvent être mises à l’épreuve dans le temps et quand le temps s’emparent lui aussi de l’œuvre.

Mais bien heureusement la confiance de retrouve. Se renouvelle. Et permet de repartir. Dans un nouveau souffle. Car le montage s’effectue aussi par mouvement. Et que pour s’affranchir d’une forme ou d’une idée pré-conçue ou d’un problème, il faut parfois transcender quelque chose.

Ah ! Ce terrible équilibre entre doute (je préssens mais je reconnais que je n’ai pas expérimenté) et doute (légitimité à sentir, ai-je raison d’insister ?).

L’expérience devrait quand même légitimer les ressentis et leurs analyses. Sans tomber pour autant dans les certitudes et les habitudes. Numéro d’équilibriste.

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La leçon de piano, Jane Campion, 1993