Face au vide

À la fin du visionnage des rushes, la réalisatrice se tourne vers moi et me dis : « alors… En ayant vu tout ça, tu penses qu’il y a de quoi faire un film ? »

Je suis encore assommée par le visionnage durant lequel j’ai reçu quasiment d’un seul coup un paquet d’images, un monde inconnu et morcelé, des tentatives, des ratages, de la longueur, de la beauté… Le tout dans tous les sens.

La voilà qui attends.

« Alors… En ayant vu tout ça, tu penses qu’il y a de quoi faire un film ? »

Que puis-je répondre ?

À cette étape, je devine des choses. Je vois à travers la brume. J’ai un début d’organisation des éléments. Mais… Au fond… Je nage encore un peu.

Et alors que je me relève à peine de cette avalanche de rushes, de sensations, d’éclatement, de tout ce petit monde en devenir, je la regarde…

Je sais qu’elle attends mes mots. Qu’ils vont être lourds de sens.

« Oui… »

Me voilà qui me lance dans un retour honnête… Pesant chaque mot. Appuyant sur les forces, sur les lignes du film, sur les séquences clés, mais faisant part aussi de mes doutes. Des fragilités que je pré-sens.

Aussi je ne montre pas ma propre angoisse. Je la dissimule parce que je la connais bien et je sais qu’elle est normale. Au delà de son film à elle.

J’ai l’impression d’être au dessus d’un précipice. Nous avons tout vu. Voilà avec quoi il va falloir faire un film. Tout est là et pourtant rien n’existe. Tout est à faire.

C’est le grand saut !

Nous sommes vierges et pourtant déjà demain il y aura quelque chose, d’encore si inconnu….

Renouveler son regard et casser les habitudes

En montage (comme dans la vie !) on doit – si ce n’est pas tous les jours, au moins régulièrement – renouveler son regard.

Renouveler son regard sur des images qui elles ne se renouvellent pas. Sur un film qui, si on n’est pas en mesure de le penser autrement, ne bougera pas.

Il faut arriver à se dédoubler. À voir en même temps le film qui est là sous nos yeux et simultanément celui qu’il pourrait devenir.

Je ne sais pas si cette faculté à regarder tous les jours à la fois de la manière présente et à la fois dans le futur s’apprend ou si elle est quelque part innée.

En tous cas je mesure aujourd’hui la force que ça donne. Pouvoir regarder le film (mais aussi le monde, les choses, les gens) avec ce potentiel d’ouverture et de découverte permanente rend tellement créatif.

De même pour les habitudes. Au fur et à mesure du montage, on s’habitue. On s’habitue aux coupes, on s’habitue aux assemblages de séquences. Les choses peuvent devenir « intouchables » ou « incassables » parce qu’on a mis du temps à les trouver ou parce qu’on pense (naïvement) qu’il n’y a que comme ça qu’elles peuvent fonctionner.

Or, parfois on casse un principe, une liaison, un enchevêtrement, posés comme tel depuis des mois et ça ré-ouvre soudainement beaucoup de possibles, offrant de nouvelles associations pour la suite du film.

Casser les habitudes c’est difficile. (On le sait tous !). C’est ce que je découvre, en allant encore plus loin dans la remise en question des choses pré-établies.

Je casse et je re-soude. Je suis moins couturière, mais plus tourneure-fraiseure-soudeuse !

Des ronds dans des carrés

Est-ce que vous aussi parfois vous essayez de faire rentrer des ronds dans des carrés ?

Exemple : j’ai envie de placer un plan qu’aime beaucoup ma réalisatrice mais celui-ci m’oblige à avoir un second plan (dit de coupe) pour durer le temps de la musique. Et ça m’énerve de mettre un plan pour mettre un plan parce que ça se répercute sur la séquence suivante qui devient toute molle.

Me voilà qui m’obstine et m’arrache les cheveux alors que j’ai un autre plan, qui raconte la même chose et que je trouve personnellement plus enclin à l’émotion, mais que n’aime pas la réalisatrice.

Je crois que là ce n’est plus elle ou moi mais bien le film qui va décider.

C’est ça que j’appelle les ronds dans les carrés. Mon plan a la bonne forme pour l’emplacement qui lui est attribué. Il rentre et pas l’autre. Une prochaine fois ce sera l’inverse.

Finalement, le montage, un jeu d’enfant ?

L’idéal

ANDREÏ TARKOVSKI

(…) montrer le moins possible, pour que, de ce moins, le spectateur puisse se faire lui-même une idée du « tout » (…) le principal n’est plus le détail mais ce qui est caché ! (…) Nous devons viser la simplicité. Le plus simple et le plus profond possible : plus c’est simple, plus c’est profond. Tout doit être simple, libre, naturel, sans fausse tension. C’est ça l’idéal.

(« Journal », 1973)

Mets nous Carmen !

En entrant dans la salle de montage ce matin, j’ai vu une note que je m’étais laissée vendredi soir, écrite en grosses lettres sur une feuille à petits carreaux et elle m’a bien fait rire : « mets nous Carmen après statue, les steppes + le cadeau ». J’avais l’étrange et douce impression que c’était le film qui m’avait laissé ce message pendant le week-end. Le film qui se mettait à me parler d’une manière tendre et familière, bah oui ! tiens. Je vais vous mettre du Carmen ! Vos désirs sont des ordres… Le film me parle… c’est génial !

(en réalité c’était une phrase issue du film qui me servait de référence pour nommer la séquence, je ne pensais pas à l’effet comique que procurerai la relecture).

Le chouïa

Connaissez-vous le chouïa qui change tout ?

– Il faudrait que tu mettes une pause, là. Un chouïa.

Je coupe au rasoir, je décale dudit chouïa, 31 images. Et oui. Ça change beaucoup la perception, en l’occurrence on entend mieux le texte.

Un peu plus tard….

- Tu peux ralentir le plan ? Un chaouïa…

Je suis septique. Clic droit, 90% de ralenti. Le plan passe d’une durée de 2 secondes 11 à 2 secondes 24 et oui. C’est vraiment différent.

Le chouïa, il faut le voir pour le croire.

L’art de la guillotine

Trois séquences sont passées sur l’échafaud cet après-midi.
Le couperet est tombé.
Ce fût net et précis.
Sélection des plans à l’aide d’un clic maintenu et flèche de suppression.
Une collure virtuelle tout à fait invisible pour ressouder l’ensemble.
Plus de trace. Plus rien. La guillotine a fait son oeuvre.
Cut !
Trois séquences au panier.
1 seconde pour chacune des 3 manipulations.
Cruel.
Me voilà donc bourreau des rushes. Imperturbable. Dans la certitude et la précision du geste.
Poubelle, poubelle, poubelle.

 

L’expression « L’art de la guillotine » vient du site « Art of the guillotine » AOTG

Plouf !

Délester le film de son poids superflu… me voilà qui jette par dessus bord ce qui pesait… parfois un plan, parfois une séquence… plouf !

J’enlève parce que ce n’est pas assez fort ou pas aussi fort que le reste. J’enlève parce que le film l’a déjà dit ou l’a déjà montré. J’enlève parce qu’on est les seules à comprendre le plan ou la séquence. J’enlève parce que c’est opaque. J’enlève parce que « sans » ça marche mieux. J’enlève parce que je veux que deux séquences se percutent sans transition. J’enlève pour voir. J’enlève pour respirer.

J’ai conscience que ce que j’enlève ici (aussi petit détail soit-il) aura un impact là-bas… plus loin dans le film. Voir même dans la perception générale du film.

Faire ces coupes transforme le film dans son ensemble. Ma pensée n’est donc centrée sur les coupes, elle embrasse le film entier. Le fait d’avoir façonné entièrement cette structure me permet d’en sentir maintenant toutes les articulations et les jeux de bascule. Les impacts. Les déséquilibres ou rééquilibres.

Et quand j’enlève, je rajoute aussi ! Parce qu’ôter génère de nouveau besoin, de nouvelles envies. Des rushes apparaissent soudain à la surface. Avec un naturel déroutant. Je les remonte de l’eau, je les contemple et je les place. Ils avaient leur place… mais ils ont attendu tout ce temps pour se pointer !

Me voilà donc navigatrice dans des eaux riches et bienheureuses…

Nouveau souffle. Nouveau film.