Les mains dans le cambouis

J’aime bien cette expression.

On est là, et on y plonge les mains. On démonte et on remonte, comme on le ferait avec un engin composé d’une centaine de petites et grandes pièces à assembler, à visser, à emboiter, à comprendre, sans mode d’emploi (!) pour sortir le prototype, qui doit marcher sans qu’on en connaisse vraiment ni la fonction ni la forme finale !

Le cambouis est gras, il colle aux mains, mais il permet aussi de mieux faire glisser. Attention à ne pas s’essuyer le front avec les mains toutes noires !

On se transforme en mécano de la général et on y va…

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« Le montage est un ectoplasme »

« Le paysage cinématographique n’a plus grand chose à voir avec le paysage original, avec sa réalité commune, naturelle et sociale.

Le cinéma est un art de la découpe. Le cinéma découpe des paysages à la hache. Exsangues, les paysages y perdent naturellement leur physionomie première et tout leur tremblement au tranchant des plans du cinéma et de leur extraction.

D’extérieur, la paysage ainsi découpé, filmé, monté, devient intérieur.

Le paysage cinématographique, sous ses dehors, ne parlerait ainsi plus tant de la France, par exemple, que de son intériorité, désormais : l’intériorité de la France, qui est rendue là visible par ce prodige qu’est la transfiguration du cinéma.

(Le montage est un ectoplasme, s’y montre un réalité qui d’elle-même n’a jamais existé – hors celle des plans épars dont elle est l’assemblage – d’où la puissance inouïe, d’où son branlebas…) »

Bruno Dumont.

« A presque la fin du montage »

« Sortir le film du noir. Comme un vampire qui s’expose à la lumière.

Je n’ai jamais autant montré un film que celui-ci. J’invite, j’écoute, pour la première fois peut-être. Il y a ceux qui pensent savoir, petites autorités, et ceux qui regardent. Je prends des notes. J’écoute les gênes des gens. Rarement leurs solutions. Elles ne se trouvent que dans le travail et dans le hasard, à la table.

Je rêve d’un montage qui ne soit ni montage image, ni montage son. Simplement montage. Auquel viendrait se substituer uniquement le mixage. A chaque fois, je pense voir la fin, et puis quelque chose qui ne va pas apparaît. Un moment différent, une raison différente, mais toujours une ombre qui se déplace. Et le travail reprend. Et encore et toujours, depuis quelques semaines, éternellement la même phrase lorsque je rencontre quelqu’un :

- Alors, tu en es où ?
- A presque la fin du montage. »

Par Bertrand Bonello pour les cahiers du cinéma, au sujet de l’Apollonide.

Laetitia Masson – G.H.B

Quelques extraits de l’entretien avec Laetitia Massson au sujet de son film G.H.B :

Film « live »

« C’est un film qui s’est fait un peu comme un « live » en musique. Il y avait un scénario écrit, pour lequel je n’ai pas eu les financements nécessaires, et comme c’était un film vital à faire pour moi à ce moment-là de ma vie, je l’ai fait évoluer en fonction des circonstances économiques auxquelles j’étais confrontée ; c’est-à-dire avec un budget extrêmement réduit.

Je me suis alors posé la question de l’essence même du film, et j’ai essayé de ne renoncer à rien, en faisant de la pauvreté une richesse. Et la plus grande richesse, pour moi au cinéma, c’est la liberté. C’est ça que j’appelle un film « live »: un film qui s’adapte aux changements, aux lieux, aux acteurs, aux idées qui jaillissent, à la réalité que l’on croise. »

Silence

« Le silence est une respiration, un temps suspendu, donc il est complètement dépendant de l’image et aussi de mon rythme intérieur personnel… Je sais que j’aime par-dessus tout en musique ce que l’on appelle la « syncope », quelque chose un peu à contretemps, légèrement suspendu, que l’on retient puis que l’on donne…

Mais ce que l’on appelle « silence » au cinéma n’existe pas, ou presque. Il y a toujours une ambiance sous l’image que l’on ajoute (du vent, de l’air). Ce sont donc toujours des silences très construits, et plus ou moins chargés de sens. »

Ecriture

« Quand j’écris, je vois. Le scénario n’est rien pour moi, juste une indication, une structure, mais le film commence à vivre et à prendre corps dès que je construis les images… Ma façon de travailler est à la fois picturale et musicale. »

Musique

« La musique est pour moi l’expression la plus immédiate, la plus pure des émotions que l’on ne peut pas définir avec des mots ou des images. On sent, et c’est tout. C’est comme un chant de l’âme. Le musicien dont le travail est le plus proche de mon âme est Jean louis Murat [présent dans « The End, etc.« , NDLR]. Quand il chante, je m’entends.

Mais pour certains films, ce n’est pas le chant de mon âme dont j’ai besoin, mais parfois celui de l’âme d’un personnage, ou le chant de l’âme d’une époque. C’est le cas pour ce long-métrage. Je voulais entendre le chant de l’époque, ce que la musique de Mirwais évoque tout à fait pour moi. »

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Laetitia Masson

Résultats de l’enquête sur les salaires des monteurs

Les résultats de l’enquête menée par LMA (Les Monteurs Associés) sont disponible sous la forme d’un pdf sur ce lien.

http://www.monteursassocies.com/2014/11/09/novembre-2014-analyse-de-lenquete-sur-les-revenus-des-monteurs/

Parmis les informations qui ont retenues mon attention :

1- Salaire homme / femme

Salaires médians en fonction du sexe (hors allocation pole emploi)

Hommes : 2 111 € Femmes : 1 648 €

Soit un écart de près de 22 %, supérieur à l’écart des salaires hommes/femmes en France qui est de 19 %.

Si on ne considère que la catégorie exclusivement chefs monteurs :

- chefs monteurs hommes : 2 307 € – chefs monteuses femmes : 1 849 €

Soit un écart de près de 20 %, lui aussi supérieur à l’écart des salaires hommes/femmes en France !

2- Les revenus hors montage (y compris les heures d’enseignement)

Presque 30 % des enquêtés déclarent avoir des revenus hors montage, parmi lesquels 23 % de manière marginale (moins d’un mois de revenu) et 7 % de manière significative (plus d’un mois de revenu).

3- Revenus totaux (salaires + allocations)

En 2012, la médiane des revenus totaux est de 2 860 €.

Rappelons pour mémoire que le salaire médian des cadres en France en 2010 (il n’y a pas encore de statistiques disponibles pour 2012) était de 3 590 €9 (4 416 € si l’on ne considère que les cadres d’Ile-de-France).

Aux extrêmes : 0 € de revenus pour une chef monteuse de 12 ans d’expérience ayant des revenus non nuls les années précédentes ; 8 156 € de revenus nets mensuels pour un chef monteur travaillant dans le cinéma et dont c’est très nettement la meilleure année.
Dans le groupe des monteurs ayant entre 10 et 20 ans d’expérience (dont on peut supposer qu’ils sont correctement « installés » dans le métier et sans compter le cas de la personne n’ayant eu aucun revenu) les revenus s’étagent de 1 385 € à 7 083 € mensuel, soit un différentiel de 1 à 5, considérable pour un même métier.

4- Écarts des revenus sur cinq ans pour un même individu

Les écarts de revenus pour un individu entre la meilleure et la moins bonne année se situent entre 1 000 € et 47 000 € annuels ! 47 000 € étant un cas extrême isolé, mais pour plusieurs personnes l’écart se situe à environ 36 000 €.

Cela nous donne une médiane de 11 134 €, soit 928 € mensuels. Ceci signifie que la moitié des répondants ont donc pu voir leurs revenus varier de plus de 900 € mensuels d’une année à l’autre.

5- Le travail « gratuit »

«Un montage documentaire télé dure 4 semaines, soit 140 ou 160 heures de travail déclaré selon les boîtes. J’estime faire au moins 30 heures supplémentaires par montage. Ces heures sont “offertes” aux sociétés qui ne me déclarent pas ces heures. Pour un projet de courte durée (1 à 3 jours) c’est parfois pire puisque par soucis d’économie, le temps de montage est sous-estimé et le temps de travail est le double de celui déclaré (avec du travail de nuit). D’ailleurs les heures sup. (lorsqu’elles sont déclarées), les heures de nuit, les heures en jours fériés ou en week-end ne sont jamais majorées. » (Majoritairement chef monteur, 7 ans d’expérience)

Nous n’avons pas de données chiffrées concernant les durées de travail cependant de nombreux répondants ont profité des cases de commentaire libre pour évoquer le problème des heures et des jours de travail non rémunérés.

Ce travail gratuit est difficile à quantifier, mais par nos échanges nous savons qu’il est très répandu dans notre profession : l’organisation individuelle de notre travail est très différente de celle des équipes de tournage, soumis à un horaire collectif. De plus, la position solitaire du monteur face à l’employeur, la concurrence salariale à laquelle il est soumis, le fragilisent et l’amènent à accepter parfois des semaines entières de travail non rémunéré pour finir un film. Certains monteurs obtiennent une forme de compensation en étant déclarés comme co-auteurs et en percevant de ce fait des droits d’auteur. Pour la majorité, ce travail est de fait « payé » par la caisse d’assurance chômage…

Vu sous un angle réglementaire, il s’agit en réalité de travail dissimulé.

« Vue la conjoncture je n’arrive plus à me faire payer les heures sup. ou les heures des dimanches (manque d’heures cruel pourtant) mais beaucoup d’autres monteurs acceptent d’être payés 7 heures alors que l’on en fait au minimum 9 ou 10. » (Chef monteur, 20 ans d’expérience, secteur de la télévision, touche des droits d’auteurs)

« En 14 ans je n’ai jamais eu une heure supplémentaire payée ni mes suivis de postproduction ou réunions préparatoires. » (Chef monteur, 14 ans d’expérience)

 

Merci aux monteurs associés pour la collecte et l’analyse de toutes ces données.

Face au vide

À la fin du visionnage des rushes, la réalisatrice se tourne vers moi et me dis : « alors… En ayant vu tout ça, tu penses qu’il y a de quoi faire un film ? »

Je suis encore assommée par le visionnage durant lequel j’ai reçu quasiment d’un seul coup un paquet d’images, un monde inconnu et morcelé, des tentatives, des ratages, de la longueur, de la beauté… Le tout dans tous les sens.

La voilà qui attends.

« Alors… En ayant vu tout ça, tu penses qu’il y a de quoi faire un film ? »

Que puis-je répondre ?

À cette étape, je devine des choses. Je vois à travers la brume. J’ai un début d’organisation des éléments. Mais… Au fond… Je nage encore un peu.

Et alors que je me relève à peine de cette avalanche de rushes, de sensations, d’éclatement, de tout ce petit monde en devenir, je la regarde…

Je sais qu’elle attends mes mots. Qu’ils vont être lourds de sens.

« Oui… »

Me voilà qui me lance dans un retour honnête… Pesant chaque mot. Appuyant sur les forces, sur les lignes du film, sur les séquences clés, mais faisant part aussi de mes doutes. Des fragilités que je pré-sens.

Aussi je ne montre pas ma propre angoisse. Je la dissimule parce que je la connais bien et je sais qu’elle est normale. Au delà de son film à elle.

J’ai l’impression d’être au dessus d’un précipice. Nous avons tout vu. Voilà avec quoi il va falloir faire un film. Tout est là et pourtant rien n’existe. Tout est à faire.

C’est le grand saut !

Nous sommes vierges et pourtant déjà demain il y aura quelque chose, d’encore si inconnu….

Renouveler son regard et casser les habitudes

En montage (comme dans la vie !) on doit – si ce n’est pas tous les jours, au moins régulièrement – renouveler son regard.

Renouveler son regard sur des images qui elles ne se renouvellent pas. Sur un film qui, si on n’est pas en mesure de le penser autrement, ne bougera pas.

Il faut arriver à se dédoubler. À voir en même temps le film qui est là sous nos yeux et simultanément celui qu’il pourrait devenir.

Je ne sais pas si cette faculté à regarder tous les jours à la fois de la manière présente et à la fois dans le futur s’apprend ou si elle est quelque part innée.

En tous cas je mesure aujourd’hui la force que ça donne. Pouvoir regarder le film (mais aussi le monde, les choses, les gens) avec ce potentiel d’ouverture et de découverte permanente rend tellement créatif.

De même pour les habitudes. Au fur et à mesure du montage, on s’habitue. On s’habitue aux coupes, on s’habitue aux assemblages de séquences. Les choses peuvent devenir « intouchables » ou « incassables » parce qu’on a mis du temps à les trouver ou parce qu’on pense (naïvement) qu’il n’y a que comme ça qu’elles peuvent fonctionner.

Or, parfois on casse un principe, une liaison, un enchevêtrement, posés comme tel depuis des mois et ça ré-ouvre soudainement beaucoup de possibles, offrant de nouvelles associations pour la suite du film.

Casser les habitudes c’est difficile. (On le sait tous !). C’est ce que je découvre, en allant encore plus loin dans la remise en question des choses pré-établies.

Je casse et je re-soude. Je suis moins couturière, mais plus tourneure-fraiseure-soudeuse !

Des ronds dans des carrés

Est-ce que vous aussi parfois vous essayez de faire rentrer des ronds dans des carrés ?

Exemple : j’ai envie de placer un plan qu’aime beaucoup ma réalisatrice mais celui-ci m’oblige à avoir un second plan (dit de coupe) pour durer le temps de la musique. Et ça m’énerve de mettre un plan pour mettre un plan parce que ça se répercute sur la séquence suivante qui devient toute molle.

Me voilà qui m’obstine et m’arrache les cheveux alors que j’ai un autre plan, qui raconte la même chose et que je trouve personnellement plus enclin à l’émotion, mais que n’aime pas la réalisatrice.

Je crois que là ce n’est plus elle ou moi mais bien le film qui va décider.

C’est ça que j’appelle les ronds dans les carrés. Mon plan a la bonne forme pour l’emplacement qui lui est attribué. Il rentre et pas l’autre. Une prochaine fois ce sera l’inverse.

Finalement, le montage, un jeu d’enfant ?