Couleurs et formes

"I found that I could say things with color and shapes that I couldn´t say any other way-things that I had no words for."

Georgia O’Keeffe

Une manière similaire parfois de penser l’assemblage de certains plans entre eux…

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La confiance

Après l’intuition et le doute, j’aimerai parler de la confiance.

Il n’y a rien de pire je crois que de perdre confiance. Et quand les difficultés arrivent, il faut lutter contre ça.

Qu’est-ce qui amène à la perte de confiance ? C’est justement de trop mettre à l’épreuve son intuition. Une intuition trop contrariée ne fonctionne plus ou fonctionne mal. Parce qu’en étant "coupée" trop tôt dans son élan, elle ne peut plus éprouver la validation et donc elle ne guide plus. Ou guide mal.

Il est très important de retrouver cette dynamique d’échange entre les rushes, les intuitions, et les validations. Sinon c’est l’impasse.

Je sors d’une impasse. Parce que mon intuition avait été malmenée, et parce que je ne l’écoutais plus assez, nous avons pédalé dans la semoule. Nous nous sommes communiqué la peur, la défiance.

Quand un réalisateur se met à trop douter, ou à se fermer sur des positions, à ne plus guider, à ne plus entendre lui non plus la confiance qu’on lui porte et qu’on porte à son travail, les dégâts sont les même. On est tous perdu. Plus de boussole, plus d’assise, trop de possible, plus d’horizon ou trop d’horizon… Il faut un cap.

Il semblerai donc que faire un film nécessite une grande qualité d’écoute (de soi, de l’autre, du film) et de confiance partagée (je sais pourquoi je travaille avec toi) essentielles à la mise en œuvre. Qui peuvent être mises à l’épreuve dans le temps et quand le temps s’emparent lui aussi de l’œuvre.

Mais bien heureusement la confiance de retrouve. Se renouvelle. Et permet de repartir. Dans un nouveau souffle. Car le montage s’effectue aussi par mouvement. Et que pour s’affranchir d’une forme ou d’une idée pré-conçue ou d’un problème, il faut parfois transcender quelque chose.

Ah ! Ce terrible équilibre entre doute (je préssens mais je reconnais que je n’ai pas expérimenté) et doute (légitimité à sentir, ai-je raison d’insister ?).

L’expérience devrait quand même légitimer les ressentis et leurs analyses. Sans tomber pour autant dans les certitudes et les habitudes. Numéro d’équilibriste.

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La leçon de piano, Jane Campion, 1993

Rencontre avec la matière

Rencontre avec la matière – Les monteurs Associés

« Il n’y a qu’une seule première fois. »
Walter Murch

Interrogeons ensemble ce moment de la première rencontre : celui de la vision des rushes.

Voir, sentir, rire, être ému ou non…
Noter, parler, mémoriser, structurer, analyser… Avoir le temps ou pas… Tout voir ou pas…
Être seul ou accompagné du réalisateur ?

Décortiquer ce qui se passe dans nos têtes face aux rushes.
Au travers d’expériences variées – fiction, documentaire – en compagnie de Laure Gardette, Matilde Grosjean, Yannick Kergoat, Damien Maestraggi et Nicolas Sburlati.

Mercredi 2 avril 2014 – 20 heures

Cafétéria de La fémis • 6, rue Francœur • Paris 18ème M° Lamarck-Caulaincourt/Jules Joffrin/Château Rouge

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La pensée naît du doute

Partenaire indissociable de l’intuition : le doute. Le dangereux et magnifique doute.

Douter dans la salle de montage c’est ce qui permet de laisser une chance à une idée, à un cheminement, de créer quelque chose qui dépasse nos prés-sentiments, nos pré-jugements, nos pré-pensées.

"Je sens quelque chose de fort, de très fort, mais je n’y met jamais ma tête à couper."

"Je ne crois pas à cette idée, pas du tout, mais idem, je m’ouvre au doute."

Dans le meilleur des cas, les doutes, le miens, ceux de la réalisatrice ou du réalisateur, nous emmènent loin. Dans le pire des cas ils nous plongent temporairement dans l’incertitude la plus totale et parfois, pour quelques heures, dans l’inaction.

La recherche de l’équilibre à deux entre les intuitions et les certitudes (qui n’en sont jamais vraiment et qui sont toujours remise en questions) mènent aux arguments. Cela permet de défaire les résistances et les préjugés qui existent de part et d’autre.

La confrontation d’opinions, de points de vue, de sensations, donne de la nouvelle matière : les mots. Ils permettent l’expérimentation par l’imaginaire. La création virtuelle par le dialogue.

Pendant plusieurs jours parfois le travail se fait uniquement dans les échanges. Car dans les mots de l’autre on va puiser les réponses aux questions du film, les clés qui manquent, les hypothèses non explorées.

On chemine autrement, dans l’analyse et le partage, grâce au verbe, avant de retourner à la fabrication "matérielle".

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"Physiquement, intellectuellement et émotionnellement"

"Le premier montage dépasse en général de trente minutes la version définitive. Il me faut alors quatre à six semaines pour arriver au film définitif. La plus grande partie de ce temps consiste à travailler sur le rythme du film – le rythme interne au sein d’une séquence et le rythme externe des images qui se suivent ou constituent une transition entre des séquences majeures.

Pour trouver le bon rythme, je dois faire des essais afin de faire coïncider au mieux le son et l’image. Je n’ajoute ni narration, ni musique ; il y a beaucoup de musique dans les films, mais c’est toujours de la musique entendue et enregistrée pendant le tournage. Je n’aime utiliser ni les commentaires, ni les questions aux participants.

Lorsqu’une séquence d’un de mes films "fonctionne", je crois que c’est parce que le spectateur la vit physiquement, intellectuellement et émotionnellement et peut se faire sa propre opinion de ce qu’il voit et entend.

C’est à moi de lui fournir suffisamment d’informations pour que ce soit le cas. Un narrateur ou un interviewer l’empêcherait de s’impliquer de manière immédiate."

Frederick Wiseman (Frederick Wiseman – Ed. Gallimard/MoMA – 2011)

"C’est le film qui décide"

J’ai récemment été interviewée par Nora Meziani, doctorante à Paris I et à l’ESCP, pour la préparation de son article sur l’intuition, l’analyse et la prise de décision dans la création des films.

Il est vrai qu’en montage, on ne cesse de basculer du ressenti, à l’analyse, à l’action. Un peu comme dans une trilogie émotion – pensée – geste, dans laquelle on navigue en permanence.

"Je teste, je regarde, je ressens, j’analyse, je corrige, j’imagine, je pressens, je fabrique d’après mon intuition, puis à nouveau je re-regarde, je re-ressens, j’analyse, je corrige".

Je poursuis cette démarche sous la forme d’une spirale me rapprochant toujours plus près de mon objectif premier : fabriquer l’oeuvre finale la plus aboutie et la plus proche des intentions. Je fabrique un film.

Lors de notre entretien, je dis à Nora au détour d’une pensée sur comment s’effectuent les prises de décisions : "mais en fin de compte, il y a le réalisateur, le monteur, mais aussi le film. Et le film lui aussi décide." Nora me réponds que beaucoup de gens lui ont parlé de ce phénomène du film qui se met à "décider". Elle m’interroge, assez perplexe : "mais qu’est-ce que ça veut dire ?"

Je creuse la question.

Je prends l’exemple des rushes. Pour monter une séquence à partir d’un ensemble de rushes, on a notre intelligence à chacun(e) (réalisateur-trice et mon monteur-se), on a également nos ressentis – comment on perçoit le temps, le jeu, la plastique du plan – mais on a aussi les contraintes. Rushes incomplets, actions manquantes, choses pas jouées, pas filmées, pas montables. C’est là que le film commence à prendre part aux décisions. Par la matière qu’il nous impose.

Puis on commence l’assemblage. On va poser des jalons de structure. Au départ, on a toutes latitudes. Mais la forme, petit à petit, va elle aussi nous imposer des directions. C’est parce qu’on pose tel début, que ça appelle telle suite. La forme, que l’on initie, va petit à petit entamer un dialogue avec nous (réalisateur-trice et mon monteur-se), et voilà, nous sommes bien trois.

Quant à ce point de bascule, entre le ressenti et la prise de décision, j’ai l’habitude de dire que le montage ce n’est que des choix. C’est mon point de vue de monteuse. Une amie réalisatrice me dit souvent que le montage ce n’est que des deuils. Quelque part ça revient au même. Et tout ces choix sont justement effectués par la bascule entre la pensée et l’intuition.

L’action et/ou l’expérimentation permettant la validation, la mise de côté ou la transformation de l’intuition et de la pensée.

La chaussette

Aujourd’hui nous avons retroussé le film comme une chaussette.

La fin devenant le début, on a re-monté intégralement le film à l’envers, l’ancien début devenant la fin. Une chaussette retournée, qui donne d’ailleurs son nom à la séquence : "montage v3 04/02/2014 – la chaussette".

Le film étant une boucle saisonnière, on peut y entrer par différents endroits : l’hiver, l’automne, le printemps ou l’été. Et il est évident que ça colore très différemment les séquences qu’elles se trouvent au début, au milieu ou à la fin. Ça change l’introduction des personnages, la postions des entretiens, etc…

Alors comme on n’était pas tout à fait d’accord entre nous, on est parti dans les deux hypothèses : la mienne terminant par l’été, la sienne le plaçant au début du film. Nous reste à regarder.

Mais quelque chose me dit qu’au final ce ne sera ni l’une ni l’autre. Certainement une troisième voie que l’on ne perçoit pas encore.

Nous sommes en plein chemin. Et c’est sur cette route que se trouve le bon sens de la chaussette, qui risque tout aussi bien de se transformer en écharpe ! Continuons les reprises et le tressage. Tant que la laine est belle…

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Le puzzle à 1000 pièces

"C’est ça la richesse du langage du cinéma, c’est comme dans la poésie où tu re-motives les mots." me dit-elle.

Les bières d’après le travail… On analyse… On décompresse… On se rassure après s’être découragées… Parce que plus rien n’avait de sens.

Quand le puzzle à 1000 pièces est à nouveau en vrac sur le tapis, c’est un peu la panique. Alors je reprends la technique de mon papa : "tu commences par les coins et les bords".

Tentative d’une structure, même approximative. Pour éprouver une trajectoire, et voir autre chose qu’une forme éclatée. Ça fonctionne. Nous voilà reparties. Dans une architecture qui cherche encore ses fondations : début – cœur de film – fin.

Magritte - Key To The Fields